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VI

Elle accomplit encore trois missions pour les déchus, mais ce n’est qu’à la quatrième qu’elle se résolue à parler au Duc. Lorsqu’ils furent installés autour du feu, elle dit :

-Duc, vous vous souvenez de ce que vous m’aviez dit, il y a quelque mois ? Que je ne devais pas repousser si facilement les autres possibilités ?

Le Duc hocha la tête et sourit :

-Il paraît que le petit noble continue sa cour.

Le Baron eut un rire :

-Mais, il n’a pas l’air de très bien se débrouiller.

-Je vais l’épouser.

Les deux jeunes hommes ne cachèrent pas leur surprise.

-On pensait que vous refuseriez. D’après ce qu’on nous rapporte, il est ennuyeux, prétentieux…

Ce fut à son tour d’être surprise :

-Prétentieux ?

Le Duc éclata de rire :

-Pour vous en rendre compte, il faudrait que vous écoutiez, mais vous finissez par rêvasser assez vite. Remarquez, il est tellement centré sur lui-même qu’il ne se rend même pas compte qu’il n’est pas écouté.

Elle ne put s’empêcher de rire :

-Au moins, il s’occupe tout seul.

Le Baron reprit son sérieux :

-Vous n’allez pas l’épouser, n’est-ce pas ?

-Si, bien sûr. C’est même vos paroles qui m’ont convaincue, alors qu’est-ce qu’il vous arrive maintenant ?

Ils échangèrent un regard avant que le Duc ne réponde :

-C’est simplement qu’on ne pensait pas qu’il serait ennuyeux à ce point.

Le Baron renchérit :

-On pensait qu’il était normal.

Ftiuco ricana :

-Il est normal, c’est juste qu’il parle beaucoup. C’est la meilleure solution, je ne pense pas que mes parents survivraient.

Le Duc eut un doux sourire :

-On les aiderait, tu sais. On ne va pas les laisser mourir si facilement.

Elle sourit :

-Je m’en doute bien, mais c’est plus simple comme cela.

Il y eut un silence, puis le Baron soupira :

-Si vous pensez que cela peut vous rendre heureuse.

-Non, mais les choix commencent à manquer et le temps aussi. Mes parents ne m’ont rien dit encore et il n’a pas fait de demande, mais ça ne saurait tarder. Je voulais aussi vous dire que je ne ferais plus de missions pour les déchus.

Le Duc papillonna des yeux :

-Et pourquoi donc ?

-Je sais comment faire pour que mes parents n’aient pas de soupçons, mais lui, non. Ce serait risqué pour vous.

Le Duc sembla réfléchir à la question avant de dire :

-Si vous le souhaitez, mais on n’a pas peur d’un noble bavard.

Ftiuco sourit en se levant :

-J’ai aimé discuter avec vous au coin du feu, même si ce fut bref.

Le Duc ouvrit les bras :

-Pour un adieu, une accolade ne me semble pas trop déplacée.

Elle accepta le geste avec un pincement au cœur, puis le Baron fit de même. Quand elle les quitta ce soir-là et que l’Archiduc la laissa aux portes du palais, les larmes lui montèrent aux yeux. Les déchus allaient lui manquer.

 

Le lendemain, elle se réveilla sans énergie. Lorsqu’elle rejoignit ses parents pour manger, sa mère se précipita pour lui prendre le bras.

-Devine qui a discuté avec ton père hier soir ?

Ftiuco répondit par un sourire peu convaincant. Son père était rayonnant :

-AH, ma fille chérie. Notre nouvel espoir.

Il posa un baiser sur son front.

-Tout est arrangé. Il te fera sa demande aujourd’hui.

-Non.

Il y eut un silence alors que Ftiuco ne réalisait pas ce qu’elle venait de dire. Les visages de ses parents s’assombrirent, enfin, sa mère reprit la parole :

-Enfin, qu’est-ce que tu racontes ? Tu vas pouvoir nous sauver.

Ftiuco passa de l’un à l’autre avec une vague de désespoir :

-Mais pour combien de temps ?

Son père tenta :

-Cela ira surement mieux…

-Non ! bien sûr que non !

Ils la fixèrent éberlués par ses cris. Elle reprit son calme pour expliquer :

-Ecoutez, j’ai trouvé un moyen qui nous permettra de survivre et pas temporairement, enfin… normalement.

Sa mère prit un air méfiant :

-Comment cela ?

-Les déchus.

Son père fronça les sourcils :

-Les quoi ?

-Les hors-la-loi qui dévalisent les riches.

-Des voleurs ! Tu veux que l’on devienne des voleurs ?!

La colère de son père lui retira un peu de la confiance qu’elle avait gardé en faisant sa proposition.

-C’est impensable !

Alors qu’il se lançait dans des hurlements et la liste des raisons pour lesquelles c’était une mauvaise idée, Ftiuco réalisa que son dernier espoir à elle s’évaporait. Quelque part, elle avait cru possible de les faire changer d’avis. Mais c’était ridicule. Le seul moyen de survie qu’ils accepteraient serait son mariage.

-Que fera-t-on quand le noble sera ruiné à son tour ?

-Le… enfin, Ftiuco, il a un nom ?

Elle n’eut pas le temps de répliquer à sa mère que son père lançait :

-Nous verrons à ce moment-là. En attendant, sors-toi ces idées saugrenues de la tête.

Il s’adoucit en prenant les mains de sa fille :

-Tu verras, tout va s’arranger. Fais ce que l’on te dit, c’est tout.

Ftiuco retint des larmes de frustration et baissa les yeux.

C’est ce moment que le noble choisit pour faire son entrée. Ses parents s’éclipsèrent à l’aide de fausses excuses, la laissant seule avec le jeune homme. Elle écouta à peine ce qu’il disait, se contenta de hocher la tête sans sourire pour répondre à sa demande et sortit aussi vite qu’elle put. Ses parents l’attendaient juste derrière la porte, mais elle leur passa devant sans leur jeter un regard. Elle monta dans sa chambre ferma la porte et se laissa aller à son chagrin. Sa tête se remplit des images des campements des déchus. Du feu, des paroles échangées. Elle se fichait bien de mourir de froid, si ces jours étaient tous aussi amusants. Parce qu’elle les avait trouvés drôles, que le temps passait vite avec eux, elle se moquait bien d’avoir faim. Epuisée par ses sanglots, elle finit par s’endormir à même le sol.

Ce fut sa mère qui la réveilla en toquant à la porte pour lui demander de la rejoindre dans le petit salon. S’arrangeant rapidement, la princesse la retrouva assise sur un des petits fauteuils. La reine l’invita à s’asseoir.

-Je pense que nous devons discuter des détails de ton mariage.

-Je pense que tu te débrouilleras très bien sans moi.

Sa mère leva les yeux au ciel, mais continua :

-Nous ne devons pas attendre. Je vais préparer un menu dès aujourd’hui…

Les pensées de Ftiuco s’égarèrent et elle laissa sa mère se lancer dans des listes interminables en fixant le ciel par la fenêtre. La journée serait longue.

 

La nuit arriva et c’est sans joie que Ftiuco rejoignit son lit. Elle s’endormit rapidement, mais fut réveillée par un morceau de papier qui lui tomba sur le visage. Elle ouvrit les yeux et observa sans comprendre, la petite chouette qui se tenait sur son oreiller. Son cerveau se mit en marche et elle saisit le papier. Son cœur s’allégea en sachant que cela provenait des déchus. Sans doute une mission. Elle sourit, après tout, qu’est-ce qui l’empêchait d’accomplir encore une mission ? Le temps que tout soit prêt pour le mariage, elle pouvait bien profiter une dernière fois de la compagnie du Duc et du Baron. Dans la pénombre, elle eut du mal à distinguer les mots et elle s’apprêtait à allumer une bougie quand une voix traversa la pièce :

-On nous a rapporté que notre princesse souffrait profondément.

Elle sursauta puis retint un rire de soulagement en apercevant les silhouettes dans la pénombre. Elle murmura en jetant un regard inquiet vers la porte :

-Qu’est-ce que vous faites ici ?

Elle songea au papier entre ses mains :

-Je n’ai pas encore pu le lire, je n’arrive pas à voir.

Une silhouette s’avança dont elle reconnut la voix du Duc :

-Pas la peine, vous connaissez les mots.

Le chœur des silhouettes récita à voix basse :

-Nous sommes aujourd’hui nommés déchus, des titres que nous avons perdus. Nous sommes pauvres désormais, libres encore de vous offrir nos mains. Le froid, la faim et le bonheur sont à vous, si vous voulez les partager. C’est une chance à saisir, le ferez-vous ?

Des mains se tendirent. Ftiuco en saisit une au hasard en souriant.

 

Fin

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