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CHAPITRE 15

Noré ignorait combien de temps ils étaient restés étendu derrière les buissons. Le garçon refusait de se décider à sortir de sa cachette et il s'attendait, encore, à voir surgir d'autres cavaliers. Quand à Noré, elle s'inquiétait pour Soria et Titian, les imaginant sur la route, piétinés par les chevaux, le sang se mêlant aux flaques d'eau.

-Debout.

Il la souleva quasiment en la tirant par le bras. La jeune fille espéra qu'ils retourneraient vers l'endroit où ils avaient laissé ses compagnons, mais il prit la route dans la même direction que les cavaliers. Noré se prit à souhaiter que les poursuivants fassent demi-tour et le capture, quoiqu'il ait fait. Ainsi débarrassée de lui, elle pourrait aller où bon lui semblait.

L'orage s'était calmé, bien que la pluie continuait à tomber. Le garçon marchait à grandes enjambées, s'arrêtant de temps à autre pour écouter, guettant le galop des chevaux. Quand à Noré, elle cherchait  derrière eux, la trace de silhouette qui pourrait appartenir à ses amis. Mais rien n'apparaissait à travers les gouttes. Le garçon bifurqua si brusquement que, trébuchant sur un pavé mal agencé, elle se sentit tomber. Il la redressa en lui arrachant encore presque le bras. La douleur lui arracha un grognement.

Ils empruntaient, à présent, un chemin secondaire. Noré chercha quelque chose, n'importe quoi qu'elle put laisser afin de montrer le chemin à suivre, au cas où ses amis soient dans la capacité de la rechercher. Malheureusement, elle ne trouva rien et ils étaient trop avancés pour que cela soit utile. Il ne lui restait qu'un seul choix, s'échapper dès que possible.

Ils marchaient toujours en ligne droite, de ce qu'elle pouvait débiner au moins. Peu à peu, l'adolescente réussit à percevoir une silhouette gigantesque en face d'eux. Plus ils avançaient, plus la falaise se fit imposante, rendue sinistre par le ciel gris et la pluie. Noré trembla à sa vue.

-Grimpe.

Il la plaça devant lui avant de la lâcher et lui indiqua où placer ses pieds et ses mains. Bien que la pensée de tenter de fuir sur l'instant lui traversa l'esprit, elle le sentait si près d'elle qu'elle fut convaincu qu'au moindre pas de travers, il la rattraperait. Et rien ne lui garantissait que, cette fois, il ne lui briserait pas le bras. Noré se résigna à commencer son ascension. Il ne faisait aucun doute que l'on avait aménagé des prises pour facilité la monter. L'homme lui indiquait vers où se diriger. Lorsqu'elle fut à deux ou trois mètres du sol, il lui lança :

-Déplace ta main droite sur la droite.

Elle obéit et sa main toucha une pierre incroyablement plate. A travers la pluie qui brouillait sa vue, elle tenta de voir sur quoi elle avait posé la main. Un escalier semblait sortir de la roche. Des marches de pierre étroite avait été taillé à même la falaise. Invisible de loin ou du sol. 

-Monte l'escalier.

Noré baissa la tête pour voir où se trouvait l'homme, juste en-dessous. Elle pouvait lui donner un coup de pied sur la tête et redescendre. A peine avait-elle décidé cela que, la voyant s'attarder, il lui saisit la cheville de sa main gantée. Un courant froid lui parcourut la jambe. L'adolescente cria et il ordonna :

-Dépêche-toi !

Serrant les dents, elle se hissa sur l'escalier avec précaution. Les marches n'étaient pas assez large pour que deux personnes aillent côte à côte. Elle en grimpa quelques unes et l'homme y monta à son tour.

-En avant.

Noré se mit debout. La pluie lui cachait la distance qui la séparait du sol à son grand soulagement. En revanche, l'eau rendait les marches glissantes. La jeune fille garda les yeux fixés sur les degrés de pierre, une main sur la paroi glacée pour se rassurer. Elle avançait avec d'immense précaution. Il n'était pas difficile de s'imaginer glisser, chuter et se rompre le cou. Ils montaient en diagonale, le long de la falaise et cela lui sembla durer des heures. L'adolescente se demandait si, derrière elle, l'homme n'était pas aussi effrayée qu'elle.

-On y est.

A peine avait-il prononcé ces mots qu'elle sentit la falaise disparaître sous ses doigts. Sur l'instant, elle paniqua, se demandant si elle était entourée de vide, sur une espèce de promontoire d'où il la ferait sauter. Le garçon posa sa main sur son épaule et la poussa sur la gauche. Noré laissa échapper un couinement effrayé. Quand elle rouvrit les yeux, l'adolescente aperçut une lumière orangeâtre là où la falaise avait disparu. Une grotte. Il la poussa à l'intérieur.

La caverne faisait un coude sur la droite et c'est de là que provenait la lumière. Noré reconnut le crépitement caractéristique d'un feu. Une voix de femme s'éleva :

-C'est toi, Qoerus ?

-Oui, grande sœur.

L'homme retira son capuchon et Noré vit qu'il s'agissait d'un adolescent. Une jeune femme apparut du fond de la grotte. Leur ressemblance était frappante. Les mêmes cheveux blonds, mêmes yeux marrons, même peau pâle, même visage fin et silhouette fragile. Elle sembla choquée de voir Noré :

-Qui est-ce ?

-Ils me poursuivaient alors... j'ai un peu paniqué.

Elle dit dans un soupir :

-Qoerus.

-Désolé.

Son visage se décomposa de honte. Sa sœur le regarda avec indulgence et tendit une main à Noré :

-Malgré les apparences, tu n'as rien à craindre. Viens te réchauffer près du feu.

L’adolescente resta méfiante :

-Mes amis ont été laissé sur le chemin. Il les a attaqué.

-Qoerus ?

-Ils m'ont attaqué en premier, Lulienne. Ils doivent être à notre recherche.

Avec un calme maîtrisé, elle croisa les bras :

-Qoerus, depuis quand les chevaliers emploient-ils des enfants ?

-Les deux autres ne sont pas des enfants.

-D'accord, mais que faisaient-ils avec elle, dans ce cas ?

Il ouvrit la bouche sans rien dire. Se tourna vers Noré comme s'il attendait d'elle une réponse, puis, penaud, baissa la tête.

-Va près du feu.

Le garçon obéit, tandis que Lulienne faisait face à Noré :

-Rejoins-le. Il est parfois stupide, mais pas dangereux. Je vais chercher tes amis.

Elle parla plus fort pour être entendu de son frère :

-Où les as-tu laissé ?

-Sur la route principale,en direction de Syf.

-Je vois.

Lulienne fit la grimace en regardant la pluie, puis alla ramasser une cape identique à celle de son frère, jetée en tas à l'entrée de la grotte. Elle l'enfila, rabattit le capuchon et disparut dans l'escalier. Noré resta à observer l'ouverture. Elle pouvait s'enfuir maintenant, pourtant cela ne lui apparaissait plus comme une nécessité. Mais rien ne lui prouvé que Lulienne ramènerait vraiment ses amis. Tremblante de froid et dégoulinante, la seule chose qui lui parut raisonnable fut de se rapprocher du feu comme le lui  avait proposé la jeune femme et d'attendre son retour. Si elle revenait avec ses amis, alors tout rentrerait dans l'ordre. Si ce n'était pas le cas, il serait encore temps de s'échapper.

Noré s'enfonça dans le boyau de pierre. Au tournant, elle découvrit une petite salle voûtée à la forme indéfinie. Au centre, un feu et autour de lui, un tas de bois secs, des fourrures pliées et un tas de provision. Qoerus avait retiré sa cape et se tenait recroquevillé près des flammes. Il leva les yeux lorsqu'elle se rapprocha La jeune fille se mit debout près du feu, les bras tendus, paumes ouvertes. La chaleur la réconforta et l'apaisa. Il y eut un silence, durant lequel elle regarda la fine fumée qui s'élevait de ses vêtements avec fascination. Une brûlure piquante finit par se propager sur sa peau.

Noré aurait aimé présenter son dos au flamme, mais cela signifiait que Qoerus ne serait plus dans son champs de vision et elle s'en méfiait encore. Il baillait sans cesse et elle devinait qu'il ne tarderait pas à s'endormir. L'adolescente fit un pas en arrière, le temps de refroidir son corps, puis revint vers le feu. Le garçon se leva. Noré se tint sur la défensive. Il prit une des fourrures qu'il déplia près du foyer et s'allongea dessus.

-Si tu veux, tu peux en prendre une.

Il la regarda, semblant jauger si elle prendrait en compte sa proposition. Qoerus finit par s'endormir en quelques secondes. Noré le regarda avec envie. Elle tombait de sommeil. La nuit dernière avait été peu reposante. La jeune fille fixa les fourrures, puis Qoerus et revint aux fourrures. Sans quitter le garçon des yeux, elle alla en prendre une, l'étala et s'y allongea sur le ventre, les mains sous sa tête tournée vers l'entrée de la grotte. Le contact moite de ses vêtements à moitié secs la maintinrent éveillées quelques temps. Elle finit par s'endormir sans s'en rendre compte. 

Noré se réveilla en entendant des pas à l'entrée de la grotte. Se redressant d'un bond, prête à agir sans qu'elle  ne sache exactement comment. Lulienne détacha sa cape et se mit près du feu. 

-Ça n'a pas été une mince affaire, mais les voilà.

La jeune fille guetta l'entrée de ses amis derrière elle. Ils finirent par apparaître. Couverts de boue, trempés jusqu'aux os et dans une fureur noire. Qoerus se mit debout, dans une attitude craintive. A peine avaient-ils fait un pas dans la pièce que, ignorant Noré, leurs yeux se plantèrent sur le garçon.

-Toi.

La voix de Titian était frémissante de colère.

-Montre tes mains.

Qoerus jeta un regard implorant à sa sœur qui lui fit signe d'obéir. Il présenta ses mains. Soria demanda sans détacher ses yeux du garçon :

-Le gant, il l'avait à sa main droite ?

Le pirate répondit de la même manière :

-Ouais.

-Je pense être aveugle si je dis qu'il l'a plu, là ?

-Nan.

-On le massacre ?

-Oh que oui.

Qoerus se précipita derrière sa sœur. Titian s'exclama avec un rire mauvais :

-Et il se cache derrière une femme en plus.

Soria approuva Titian et ajouta :

-Je retire ce que j'ai dit, Titian, tu n'es pas l'homme le plus lâche du monde.

 Il sembla réfléchir un moment, avant de dire :

-Tu n'as jamais dit ça.

-Ah bon ?

Le soulagement donnait des larmes aux yeux à Noré. Elle les étreignit chacun leur tour :

-Je vous ai cru mort, blessé, je ne savais plus quoi faire.

Soria lui rendit son étreinte, tandis que Titian tentait de s'en dégager. Lulienne essaya de les apaiser d'un geste de la main et dit :

-Laissez-nous nous présenter. Je suis Lulienne Thalbe et voici mon frère, Qoerus Thalbe.

-Titian.

-Soria.

Il y eut un silence durant lequel la jeune femme les dévisagea :

-Pour que vous ne donniez pas de noms, il faut que vous soyez ou des hors-la-loi ou des rebuts des Terres Sanglantes.

Noré, tout en étant surprise par cette réflexion, jeta un regard inquiet à ses compagnons, alignés à sa droite. Elle avait senti la tension dans la voix de Lulienne et n'avait pas oublié comment les gens, même Titian, s'étaient comportés avec Soria à l'auberge. Celle-ci répondit calmement, suivie par le pirate qui se grattait la tête :

-Rebut.

-Pirate.

Il pointa Noré du doigt :

-Débile.

Ce qui lui valut une tape derrière la tête de la part de Soria. Puis, elle demanda avec méfiance :

-Alors ? Qu'avez-vous l'intention de faire ?

Lulienne les jaugea avant de répondre :

-Avez-vous attaqué mon frère ?

-Nous avons cru qu'il sortait une arme de sous sa cape.

Titian s'offusqua contre la déclaration de la Saldrian :

-C'était une arme !

Lulienne acquiesça :

-Disons qu'il y a eu un malentendu.

Le pirate cru mal entendre :

-Un mal... entendu ?! Non... mais... Soria, tu as entendu ?

-Je suis plutôt d'accord.

-D'accord ?! Tu...

-Titian ! Je suis fatiguée, trempée, affamée, je me fiche de savoir qui a commencé !

Elle s'était mise à hurler si soudainement qu'ils avaient tous sursauté. Suivi un silence durant lequel ils la fixèrent, attendant de savoir si elle avait autre chose à dire. Lulienne reprit :

-Je pense que nous vous devons des excuses. Ne serait-ce que pour vous avoir laissez inconscient sur la route. Venez profiter du feu et de la nourriture.

Ils se réunirent autour du feu.

-Qoerus prend un des plats et va chercher de l'eau de pluie. A croire que cela n'en finira jamais de tomber.

Le garçon s'approcha du tas de provision à côté duquel traînaient quelques ustensiles. Il prit un plat rond et profond avant de s'éloigner. Lulienne précisa pour les deux nouveaux arrivants :

-Vous pourrez vous laver.

Son frère ne tarda pas à revenir avec un plat plein. Ils se lavèrent succinctement avant de se jeter sur les fruits que Lulienne leur présentait. Noré finit par céder à la curiosité et demanda à Titian assis à sa gauche :

-En fait, tu n'as vraiment pas de nom.

-Exact. Pourquoi ?

-Je ne savais pas que c'était possible. En Sinia, tout le monde à un nom.

-Tu es Sinienne ?

Elle se tourna vers Lulienne :

-Oui.

-Étonnant. Tu ne devrais pas y retourner ? Avec la guerre qui gronde, se serait plus sûr.

Noré l'ignora pour retourner au sujet qui l'intéressais :

-Tu n'as pas de nom parce que tu es un pirate ?

-Sont dépourvus de nom tout hors-la-loi : brigands, assassins etc... et ceux qui ne sont pas reconnu comme humain.

A la façon dont Lulienne avait dit cette phrase, Noré pensa qu'il devait s'agir d'une phrase d'un texte de loi connu de tous les Métaniens. La jeune femme avait appuyé la fin de sa phrase par un regard oblique vers Soria qui lui sourit.

-Pourquoi tu ne te donnes pas de nom ?

Titian haussa les épaules :

-Ah quoi bon. En Métane, s'approprier un nom qui n'est pas donné par le siège est passible de mort.

Oubliant de qui il était entouré, Qoerus, les yeux sur les flammes, ajouta en voilant à peine le dégoût dans sa voix :

-C'est le seul moyen qu'il y a de différencier ces horribles hors-la-loi et ces monstrueux êtres du Sud des gens normaux.

Le pirate lui jeta un regard meurtrier. Même si elle n'était pas visé, Noré se sentit vexée et en colère. Elle se pencha pour apercevoir Soria qui était à la gauche de Titian :

-Ne t'inquiète pas Soria, tu n'as rien de monstrueux.

Titian se tourna vers Noré :

-Bah et moi, alors ? Tu ne vas pas me dire que je ne suis pas horrible ?

La jeune fille lui sourit, mais garda le silence.

-Peuh, je m'en fiche.

Soria ricana :

-Titian, tu n'es pas horrible.

-Charmante, toutes les deux.

Il bailla et Soria reprit son sérieux :

-C'est un moyen comme un autre de savoir à qui on a affaire. La politesse exige que l'on donne son nom lors d'une présentation.

Le garçon garda les yeux fixés sur les flammes en disant :

-Pas de nom ? Fuis.

Soria passa ses mains dans ses larges boucles noires, passa sa longue chevelure par-dessus son épaule pour la rapprocher du feu :

-Et vous ? Que faites-vous là ?

Qoerus répondit souriant de fierté :

-Les Thalbes sont des voleurs.

Les trois amis les fixèrent, abasourdis. C'est Titian, en s'étirant qui dit d'une voix moqueuse :

-Regardez-ça. Ça ricane, ça se moque, mais au final, ça vaut mieux que nous.

Soria répliqua, faussement outrée :

-Parle pour toi, violeur !

D'un coup, le pirate fit volte-face :

-J'ai jamais touché une femme !

La Saldrian bouche-bée, réagit aussitôt :

-Oh ! T'es puceau !

-C'est pas ce que j'ai voulu dire.

Mais c'était trop tard, Soria le pointait du doigt en chantonnant :

-Puceau, puceau, puceau...

Titian se jeta sur elle et tenta de la faire taire en plaquant sa main sur sa bouche. La jeune femme se débattit en riant. Lulienne et Qoerus parurent amusés par l'attitude des deux jeunes gens.

-Pourquoi avez-vous encore vos noms, alors ?

Les paroles de Noré rapportèrent le calme. Lulienne répondit :

-Eh bien, c'est simple. Même si le père fondateur de notre famille, qui reçu le nom par le siège, était un voleur et qu'il se maria à une voleuse, étant donné qu'ils ne se sont jamais fait prendre, personne n'a jamais rien su de leur activité. Donc, aucune raison que le nom soit rayé des registres. Ils apprirent à voler à leurs enfants, qui l'apprirent à leurs enfants etc... Jamais un membre de notre famille n'a été découvert et nous avons pu conserver notre nom.

-Jusqu'à maintenant.

Ils se tournèrent vers Qoerus. Lulienne lui jeta un regard désapprobateur, mais elle le laissa poursuivre d'un signe de tête :

-Notre famille a été emprisonnée et sera pendue. Demain, on va essayer de les sauver. J'étais allé faire du repérage aujourd'hui.

Soria fut dubitative :

-A deux ?

Lulienne perdit un peu de sa contenance :

-Eh bien, nous pensions engager des mercenaires pour nous aider.

Titian étendit les jambes, les croisa et s'appuya en arrière sur ses bras.

-Et où sont-ils ?

Lulienne avait le regard fuyant :

-J'étais chargé de les engager.

-Et où sont-ils ?

Le sourire du pirate s'élargissait de plus en plus.

-Je leur ai proposé de l'or.

-Et où sont...

-Ils ne m'ont pas cru !

Titian éclata de rire. Qoerus était sans voix. Visiblement, ce ne devait pas arriver souvent que sa sœur échoue.

-Mais, tu ne leur a pas prouvé que tu pouvais les payer ? Parce que vous pouviez les payer, n'est-ce pas ?

Lulienne rougit :

-Je ne voulais pas risquer de me faire voler en route. 

Ce fut trop pour Titian qui se retrouva allongé au sol en se tenant les côtes :

-Le voleur qui a peur du vol, oh non, c'est trop.

Le frère et la sœur le laissèrent rire, penauds. En revanche, Soria semblait réfléchir très sérieusement :

-Donc, demain, vous n'avez personne pour vous aider ?

-Non.

-Juste pour savoir. Vous comptiez les payer combien ?

Le pirate rejaillit soudain, sérieux, penché en avant comme s'il craignait que la réponse lui échappe :

-Oh, ça, c'est intéressant.

Lulienne fit glisser ses yeux marrons de l'un à l'autre avec perplexité :

-Nous avons une planque avec notre fortune. Je pensais les laisser prendre tout ce qu'ils pourraient porter. 

Les visages de Titian et Soria s'illuminèrent :

-C'est pas rien.

Noré les observa et fut soudain sujette à une vague d'inquiétude :

-Vous... vous ne pensez tout de même pas à y aller :

L'imagination de sa richesse prochaine faisait bêtement sourire Titian :

-Voyons, on a besoin d'argent, non ?

-Mais, Titian, le guide, le siège ?

Il fit un geste évasif de la main :

-C'est bon, on est pas au jour prêt.

Elle resta stupéfaite.

-Je rêve. C'est pas toi qui m'a pressé pour que l'on quitte les Auriens sans tarder ?

-Si, mais chez les Auriens, on restait chez les Auriens. Là, on va à...

-Syf, compléta Lulienne.

-Voilà. On bouge. On sauve la famille, on prend l'or et on repart directe. Nos amis en bandana auront plus de mal à nous trouver que si on reste sur place, comme chez les Auriens.

Il reprit son souffle. Soria, les bras sur ses genoux repliés, la joue posée dessus, demanda :

-Noré, si tu veux que l'on reparte...

-Non !

Titian se mit debout.

-Ceux qui sont pour qu'on y aille, lèvent la main.

Titian et Qoerus levèrent la main. Par égard pour Noré, Soria garda le bras baissé. Qoerus considéra sa sœur :

-Quoi ? Lulienne, enfin.

-Non, Qoerus. N'oublie pas ce qu'ils sont.

Le pirate leva les yeux au ciel :

-Je rêve.

Il reprit en regardant Qoerus, Lulienne, puis Soria :

-Vous deux, vous avez quel âge ?

-Dix-huit, mon frère seize.

-Dix-neuf.

-Quelle saison ?

-Ça correspondrait à l'hiver chez vous.

-Je suis d'automne, donc le plus vieux. Je décide, on y va !

-Repose-toi l'ancêtre. Ne va pas nous faire une crise cardiaque.

Titian regarda Soria, furieux, mais avant qu'il n'ait pu trouver une remarque cinglante, Lulienne lui envoya :

-Il s'agit de ma famille.

Il ricana :

-Alors, pourquoi tu fais autant de manière ? On se débrouille pas mal en combat et on est juste là. Qu'est-ce qu'il te faut de plus ?

-C'est vrai, Lulienne, on a plus tellement le choix.

Elle eut un sourire tendre pour son frère, soupira et finit par approuver.

-Voilà qui est réglé. Bonne nuit.

Le pirate alla se chercher une fourrure, l'étala sur le sol et se coucha. Ses deux compagnes le regardèrent agir dans l'indifférence la plus totale. Finalement, Noré remarqua :

-Il est plus réactif depuis que tu es là, Soria.

-Ah bon ?

-Vos gueules !

Lulienne se leva à son tour :

-Nous devrions suivre son exemple. La journée sera rude, demain.

Soria se redressa :

-Ça alors, à quel moment a-t-il pu se changer en exemple. Il grandit si vite.

Noré sourit et s'allongea. Lulienne tendit une fourrure à Soria en même temps qu'elle s'en prit une. Elles s'installèrent et s'endormirent. Dehors, la pluie avait cessé.

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