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IV

A l’entrée des bois, l’Archiduc attendait et leur fit signe avec une lanterne à leur approche. Elles le rejoignirent pour s’enfoncer entre les arbres. Ils marchaient prudemment pour ne pas trébucher. Ftiuco se demandait jusqu’où ils iraient quand ils débouchèrent sur un chemin où des chevaux les attendaient.

-Je devrais sans doute vous laisser ici.

L’Archiduc se tourna vers elle, tandis que la jeune comtesse montait à cheval :

-Vous devez venir. Le Duc tient à vous remercier pour la prise d’aujourd’hui.

Tout en pensant qu’il aurait pu le faire lorsqu’ils s’étaient vus dans l’après-midi, Ftiuco monta sans discuter, curieuse de découvrir le repaire des déchus. Une fois à cheval, l’Archiduc s’approcha des deux jeunes filles pour leur bander les yeux, puis ils se mirent en route.

Privée de la vue, Ftiuco s’attarda sur tout ce qu’elle percevait. Au loin, un rapace nocturne poussa un cri, des buissons s’agitèrent plus proche d’eux. L’air frais de la nuit l’enveloppait de même que l’odeur des bois. Elle se laissa bercer jusqu’à leur destination où des voix se mêlaient à des rires. L’Archiduc retira les bandeaux et la princesse fut un temps aveuglée par les torches qui entouraient la scène. Une vieille bâtisse se tenait au milieu des bois, à moitié en ruine, couverte de lierre. Devant, on avait installé des tables et des bancs. Il semblait que cela soit jour de fête car les mets présentés étaient nombreux, les hommes levaient leur verre à diverses causes. Ftiuco découvrit avec une légère surprise que le camp comptait son nombre de femmes alors qu’elle s’attendait à ce qu’il n’y ait que des hommes. Mais après tout, ils avaient probablement des mères, des femmes, des sœurs et même des filles qui avaient dû les suivre dans la déchéance, ce n’était donc pas étrange qu’elles se tiennent près d’eux à cet instant. Un homme se leva à l’approche des chevaux et tendit les bras vers la comtesse dont le visage rayonnait. Aucun doute qu’il s’agissait de l’homme des lettres et elle se laissa porter au bas du cheval.

-Princesse Ftiuco.

Elle reporta son attention sur la personne qui l’avait apostrophée. Le Duc et le Baron vinrent à sa rencontre et elle descendit de sa monture en disant :

-Je ne m’attendais pas à cette invitation. Je peux en connaître la raison ?

Le Duc lui saisit la main pour la mener vers ses hommes :

-Vous êtes radieuse.

Elle rit nerveusement :

-Voilà qui est inquiétant.

Le Baron sourit à ses côtés :

-Il n’est pas très habile, mais vous n’avez rien à craindre, je vous assure.

Le Duc monta sur une des tables :

-Mesdames et messieurs, s’il vous plaît !

Le silence se fit progressivement et quand il fut assuré d’avoir l’écoute de tout le monde, le Duc reprit :

-Ce soir, nous ne célébrons pas seulement un nouveau mariage…

Des verres et des cris se levèrent à l’attention du vicomte et de sa comtesse.

-Nous accueillons aujourd’hui, une nouvelle alliée, qui risque de nous rejoindre de manière définitive sous peu, veuillez recevoir comme il se doit, la première princesse des déchus !

Il s’ensuivit un tonnerre d’applaudissement et de sifflet, si bien que Ftiuco ne sut plus où se mettre et se contenta de rougir avec un rire gêné.

-A présent, que la fête continue.

Le Duc sauta aux côtés de Ftiuco, puis lui tendit un verre :

-A la vôtre princesse, puissiez-vous nous rendre riche dans le temps qu’il vous reste au sommet.

Elle trinqua avec lui et but du bout des lèvres le liquide âpre.

Des musiciens se mirent à jouer et le Duc et le Baron s’éloignèrent. Ftiuco resta assise sur l’un des bancs à observer le ciel. Bercée par la musique, elle se prit à penser qu’il y avait pire que de se retrouver à vivre dans cet endroit. Elle baissa les yeux vers les danseurs et les observa un temps avec amusement. Le Duc finit par la rejoindre sur son banc :

-Alors, comment allez-vous ?

Elle rit :

-Bien, je me demandais comment vous aviez trouvé cette vieille maison.

Le Duc se tourna vers la bâtisse en ruine :

-Ah, ça c’est une histoire que je vais vous raconter parce que vous êtes sage.

Il but une longue gorgée du gobelet qu’il avait en main.

-Ma famille s’est retrouvée ruinée, il y a longtemps. Mes parents se sont suicidés et la famille du Baron qui était de nos voisins, m’a récupéré. Puis, sa famille s’est retrouvé ruiné. Cette maison, c’est tout ce qu’ils avaient pu garder. Ses parents sont morts lors d’une épidémie, il y a deux ans. Et nous, on a continué à chercher tous ceux qui voulaient bien nous rejoindre. C’est plus facile de survivre quand on est tout plein.

Le Baron arriva à ce moment-là et jeta un regard sévère à son ami :

-Ne me dis pas que tu viens de lui révéler l’endroit où nous sommes.

Le Duc fit un geste vague de la main :

-Mais non, il y a plein de barons, je lui n’ai pas dit que tu t’appelais….

Le Baron lui couvrit la bouche de sa main et lança un sourire d’excuse à la princesse :

-Il parle trop quand il a bu.

Ftiuco se contenta de sourire, mais quand le Baron saisit son ami par le bras pour l’éloigner, elle le retint :

-Est-ce que se sera suffisant ?

Le Baron fronça les sourcils montrant son incompréhension.

-Je veux dire, combien je dois vous aider à gagner pour être sûre d’être acceptée ici ?

Le Duc sourit et se redressa en titubant légèrement :

-Ce que vous pouvez, on n’est pas vraiment regardant et vous êtes gentille.

Peu encline à croire les paroles d’un homme légèrement éméché et fixa le Baron avec insistance, il lui sourit :

-Faites ce que vous pouvez, vous avez été présentée au groupe, donc vous faites déjà partie des déchus, en fait.

La princesse soupira de soulagement avant de demander :

-Est-ce qu’il y en a d’autres ? Des bandes comme la vôtre ?

-Eh bien, beaucoup de ceux touchés par la ruine partent tenter leur chance ailleurs, sans grand succès à ce que j’ai entendu dire. A la vérité, j’ignore s’il existe d’autres groupes comme le notre. Probablement, mais pas dans cette région, on les aurait croisés.

Le Duc finit son gobelet avant de hocher vigoureusement la tête :

-Oui, on aurait plein de nouveaux amis. Mais… Baron, sache-le, tu resteras mon préféré.

Le Baron ferma les yeux avant d’avoir un sourire crispé :

-Je vais l’emmener se coucher.

La princesse se leva en hochant la tête :

-Oui, je vais devoir rentrer moi aussi.

-L’Archiduc va vous ramener.

-Merci.

Elle attendit patiemment, que l’homme vienne la trouver, les yeux perdus dans les étoiles et détendue pour la première fois depuis longtemps.

Avec l’aide de l’Archiduc, elle avait réussi à se glisser dans sa chambre et s’était endormie, sitôt que sa tête avait touché l’oreiller. Le matin, elle fut réveillée par le brouhaha confus qui inondait la maison. Elle se leva, s’enveloppa d’une robe de chambre et sortit.

Le couloir de sa chambre donnait sur le hall d’entrée dont une des portes menait au petit salon. Celle-ci étant ouverte, les voix des personnes qui s’y trouvaient lui parvenaient clairement. Elle s’empressa de les rejoindre, les bras croisés pour fermer sa robe de chambre. Sa mère consolait la comtesse en larme qui tenait une lettre à la main. Son père, désemparé, s’approcha de Ftiuco pour lui murmurer :

-Il semblerait que la jeune comtesse se soit enfuie cette nuit pour rejoindre un va-nu-pieds. Je crois que c’est une chance pour nous.

La princesse fixa son père sans comprendre avant qu’il fasse un signe de la tête vers le jeune noble qui observait la scène avec un teint cramoisi. Sûrement, se voir préférer un brigand n’avait pas conforté son ego. Il devait être furieux, mais Ftiuco ne se préoccupait guère des états d’âme du jeune homme et se contenta de dévisager le roi avec incrédulité. Était-ce vraiment tout ce à quoi il pensait à cet instant ?

Bien qu’elle soit en partie responsable de la disparition de sa fille, c’est sans gêne qu’elle alla offrir des mots de réconfort à la comtesse. Puis sa mère prit l‘initiative de la laisser se reposer et de lui promettre tout soutien dans le futur si besoin était. Ftiuco resta à l’entrée de la chambre alors que la reine donnait des derniers mots de réconfort avant de partir. Une fois qu’elle eut rejoint sa fille, le roi s’avança :

-Nous devrions partir. Je pense que la solitude lui sera d’un grand réconfort et nous devrions proposer à ce jeune homme de nous accompagner afin de lui faire oublier cette malheureuse aventure.

Ftiuco leva les yeux au ciel, mais sa mère se contenta d’approuver d’un hochement de tête avant de retourner dans la chambre pour discuter avec la comtesse de leur départ. Quand tout fut arrangé, que leur hôte eut donné son accord et que leurs affaires furent emballées, Ftiuco monta dans le carrosse sans un mot. L’attitude de son père la rendait non seulement furieuse, mais aussi inquiète quant à son futur. La perspective qu’elle tenait à éviter semblait se rapprocher à grands pas et elle n’était pas sûre de pouvoir y échapper.

Elle passa le trajet les yeux fixés sur le paysage, silencieuse alors que ses parents faisaient de leur mieux pour converser avec le jeune homme. Son regard dévia un instant sur lui pour se rendre compte qu’elle avait oublié son nom. Il n’avait pas été difficile de le convaincre de le faire venir séjourner au château, bien qu’il ne semblât pas se douter du projet de ses parents.

Quand ils furent arrivés, Ftiuco sauta au bas du carrosse et s’éloigna dans les jardins. Son plan n’était pas encore assez avancé, elle n’avait pas encore assez donné aux déchus pour pouvoir s’assurer leur place parmi eux. Et si ses parents décidaient de la marier sous peu ? A voir la réaction de son père, il semblait évident que la situation était plus critique qu’elle ne l’avait imaginé. Elle tournait en rond dans les jardins quand deux silhouettes se dessinèrent surgissant de derrière un arbre. Elle fronça les sourcils mais reconnu rapidement les démarches nonchalantes et les vêtements défraîchis du Duc et du Baron. Surprise de les voir là, elle regarda autour d’elle pour s’assurer qu’aucun garde ne faisait sa ronde dans le coin avant de les rejoindre à grands pas. Quand elle fut à portée de voix, elle demanda :

-Comment êtes-vous entrés ?

Le Duc mit un doigt sur ses lèvres et le Baron traduisit :

-C’est un secret, mais l’Archiduc en fait partie.

Elle ne put s’empêcher de sourire :

-Faites attention, si les gardes vous voient…

Le Duc la coupa :

-Ils penseront que vous faites la charité à de pauvres mendiants. Du moins, tant que vous ne vous mettez pas à hurler et à gesticuler dans tous les sens.

Elle rit doucement :

-Je vais me retenir. Pourquoi êtes-vous là ? Si c’est pour de nouveaux renseignements, je n’ai pas eu le temps de chercher je viens juste de rentrer.

Le Duc sourit :

-On sait, on vous a suivi de près. Non, ce n’est pas pour des informations, mais pour une mission. Des missions en vérité.

Ftiuco hocha la tête, prête à n’importe quoi qui puisse lui éviter de penser à son hypothétique futur époux. Le Duc et le Baron échangèrent un regard avant que le Duc ne se lance :

-On a des informateurs, vous le savez je pense, on en a même pas mal. En revanche, on a très peu de femmes... enfin, je ne veux pas dire de femme dans le sens femme femme, je voulais dire…

Le Baron prit le relais :

-Ce sont des hommes, nos informateurs. Hors, il nous est venu à l’esprit cette nuit, une fois que mon ami eut un peu décuvé.

Le Duc ressentit le besoin d’intervenir :

-Je n’étais pas vraiment soûl, c’est allé très vite, je vous assure.

Le Baron reprit la parole :

-Je disais donc que nous avons pensé à un autre genre de mission qui pourrait vous convenir. Voyez-vous, quelques autres de nos amis ont une femme à l’esprit qu’ils n’ont pu épouser et souhaiteraient leur proposer à présent une chance de bonheur.

La princesse écoutait avec attention et hocha la tête pour montrer qu’elle suivait l’explication. Le Duc s’empressa de reprendre la parole :

-Nous avons pensé que l’approche d’une femme serait plus bienvenue qu’un homme pour ce genre de message. Il nous faut donc une personne qui ait un rang assez élevé pour pouvoir voyager sans qu’on lui pose trop de question et qui mette en confiance les jeunes filles qu’elle rencontrera.

Ils posèrent des regards lourds de signification sur elle et la princesse sourit :

-Vous voulez que je le fasse ? Que je livre ces messages ?

Le Duc hocha vigoureusement la tête et demanda :

-Vous pensez que vous pourrez voyager si souvent sans attirer l’attention ?

-Je me débrouillerais. N’importe quoi plutôt que de rester ici.

Le Baron fronça les sourcils :

-Pourquoi ? La ruine se fait sentir ?

Elle soupira :

-Vous n’avez pas idée.

A nouveau, ils échangèrent un regard, mais sans poser de question, ils s’inclinèrent :

-L’Archiduc vous transmettra les noms et les messages. A bientôt, princesse.

Elle les salua de même et rentra au château, le cœur allégé par la perspective de partir en mission régulièrement. Elle réfléchit même déjà, aux alibis qu’elle fournirait pour expliquer ses absences. Quand elle rejoignit ses parents et qu’ils trouvèrent une excuse pour la laisser seule avec le jeune homme, elle se prit à espérer que l’attente ne serait pas trop longue.

C’était insupportable. Dès que Ftiuco quittait la table ou sortait se promener, le noble surgissait de nulle part, tout sourire pour l’accompagner où qu’elle aille. Il ne faisait aucun doute que ses parents avaient partagé avec lui leur vœu de les voir unis, cependant, elle ne pouvait s’empêcher de se demander s’ils l’avaient informé de leur situation. Le noble ne serait certainement pas si empressé, s’il savait qu’elle ne resterait pas princesse pour bien longtemps. Ftiuco l’appelait ainsi « le noble », bien que cela ne plaise guère à ses parents, mais elle avait beau faire, son nom refusait d’entrer dans sa mémoire.

Elle tentait temps bien que mal de l’éviter mais n’avait pas beaucoup de succès. Quelque part, elle en voulait à ses parents de tromper le jeune homme de la sorte. Il devait se dire qu’en l’épousant, il deviendrait roi. D’un autre côté, elle aurait pu l’en informer elle-même, mais elle ne voulait pas décevoir ses parents. Ce mariage était si important pour eux.

Il fallut attendre deux jours avant qu’elle ne trouve un mot sur son balcon. Elle l’ouvrit avec précipitation et lut :

« Le baron deuxième du nom, pour la fille du boucher de l’Erenni. Transmettre le message en ces termes : Je suis aujourd’hui nommé le baron, du titre que j’ai perdu. Je suis pauvre désormais, libre encore de vous offrir ma main. Le froid, la faim et le bonheur sont à vous, si vous voulez les partager. C’est une chance à saisir, le ferez-vous ? L’Archiduc vous attendra près du chêne à l’entrée du village avec ou sans la jeune fille. »

Soudain, elle se sentit chargée d’une mission de haute importance et sa journée s’illumina. Elle avait eu deux jours pour penser à l’excuse qu’elle allait donner à ses parents pour s’éclipser et ses bagages étaient prêts. Elle réfléchit rapidement. Le village d’Erenni n’était qu’à un jour de voyage, mais c’était toujours cela de gagné.

Ftiuco partit à la recherche de sa mère pour l’informer qu’elle devait se rendre au chevet d’une amie malade. Bien qu’attristée qu’elle laisse le jeune noble seul, la reine ne put élever aucune objection que Ftiuco ne réussit à parer. Si bien, qu’avant la fin de la journée, elle était en route, l’éloignement de sa demeure lui provoquant un profond soulagement.

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