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II

Le jour du banquet la trouva fébrile. Ftiuco se demandait sans cesse si son stratagème avait marché, si les bandits viendraient. Attaqueraient-ils les carrosses avant qu’ils n’atteignent la demeure ? Surgiraient-ils en plein banquet, arme au poing ? Y aurait-il des blessés, des morts ? Son angoisse grandissait à chaque minute et quand le moment du départ arriva, elle n’était plus si sûre que son idée ait été la bonne.

Le trajet se déroula sans encombre et quand ils furent à destination, la soirée débuta dans la meilleure humeur. Ftiuco commençait à se dire que son plan avait échoué. Elle ne savait trop si elle devait en être soulagée ou non. Ce fut lorsqu’ils s’apprêtaient à passer à table que le bruit survint. D’abord noyé sous les conversations, il se fit de plus en plus insistant, de plus en plus fort, si bien que tous finirent par se taire. Un homme demanda au maître de maison :

-N’est-ce pas à votre porte que l’on frappe si fort ?

La phrase à peine achevée, un craquement effroyable se fit entendre et un domestique accourut au milieu des invités, blême et bégayant :

-Messires, des bandits…

-Sont là ! On sait.

Tous se tournèrent vers l’homme qui avait parlé. Ftiuco reconnu aussitôt celui qui se faisait appeler Duc. Le jeune homme se plaça au centre de la pièce et annonça d’une voix claire et impérieuse :

-Veuillez remettre aux hommes circulant actuellement parmi vous, tous vos effets personnels, je vous prie.

-Mais… je vous reconnaîs, vous êtes le Duc de Grentone.

Le Duc posa un regard brillant à la femme qui avait parlé, avant de hocher la tête :

-Je fus, oui. Une autre époque. Mais je ne m’en sors pas trop mal. Aujourd’hui, me voilà roi des déchus.

Il rit, mais personne ne l’accompagna. Les invités fixaient avec angoisse, le pistolet qu’il avait à la main. La mère de Ftiuco lui serrait le bras si fort qu’elle lui faisait mal. Un homme lui frôla doucement l’épaule et quand la jeune fille se retourna, elle aperçut le Baron qui tendait un sac déjà à moitié rempli de bijoux.

-Pardonnez-moi, si vous voulez bien….

Le jeune homme s’arrêta, dévisagea la princesse, puis son visage s’illumina :

-Eh, mais vous êtes la princesse Ftiuco, c’est bien ça ?

Elle lui sourit :

-C’est exact.

Sa mère se crispa :

-Ma chérie, tu le connais ?

-On s’est croisé, en quelque sorte.

Le Baron s’inclina devant la reine :

-Madame, c’est un honneur. Votre fille a un caractère des plus intéressants.

-Baron, qu’est-ce que tu fabriques ? On t’attend pour la suite.

Ftiuco, sa mère et le Baron se tournèrent vers le Duc qui fronça les sourcils :

-La jeune fille me dit quelque chose.

Le Baron s’approcha vivement du Duc pour lui murmurer quelques mots à l’oreille. Le visage de celui-ci s’éclaira progressivement, avant qu’il ne s’incline pour la saluer. Puis, le Duc reprit la parole en se tournant vers ses captifs :

-Reprenons. Pour la suite, le Comte entre en scène.

Un jeune homme s’avança à son tour et approcha une des servantes :

-Je suis aujourd’hui nommé le Comte, du titre que j’ai perdu. Vous fûtes servante en ma demeure et inaccessible à cause de nos positions. Je suis pauvre désormais, libre de vous offrir ma main. Le froid, la faim et le bonheur sont à vous, si vous voulez les partager. C’est une chance à saisir, le ferez-vous?

Le silence était tombé, tous observaient la scène, les yeux écarquillés, sauf la jeune servante qui posa son plateau pour saisir la main tendue. Ftiuco soupçonna qu’ils se côtoyaient déjà autrefois autrement qu’en tant que servante et comte. Sinon, comment expliquer qu’elle accueille avec tant de joie la proposition d’un brigand. La princesse se secoua, il fallait qu’elle se concentre sur son plan. Quand les brigands saluèrent l’assistance et s’éclipsèrent, emmenant la servante avec eux, les invités se rassemblèrent pour se rassurer et, pendant que ses parents se retrouvaient, Ftiuco s’éclipsa. Les bandits étaient déjà dehors lorsque, hors d’haleine, elle réussit à les retrouver. Tandis qu’ils s’éloignaient vers les fourrés, elle trouva la force de crier :

-Hey ! Attendez-moi !

Le Duc fit volte-face arme au poing, puis la baissa en reconnaissant Ftiuco :

-Vous ne seriez pas un peu folle ?

La princesse le rejoignit et prit quelques secondes pour retrouver son souffle, durant lesquelles le Duc devint méfiant :

-Vous n’allez pas essayer de nous reprendre un bijou ? Non, parce qu’à cette allure, j’aime autant vous dire que ça ne va pas être possible.

-Non…ce n’est pas ça…

Elle inspira profondément pour pouvoir parler clairement, déjà le Baron revenait vers eux pour voir ce qui retenait son ami. Le Duc pointa la princesse du doigt pour geindre :

-Elle veut encore nous prendre des bijoux.

Le Baron sembla étonné :

-Princesse, je suis désolé, mais c’est nous les bandits tout de même.

Ftiuco ne put s’empêcher de rire :

-Non, je vous les laisse, en fait…

Elle sortit une petite bourse cachée dans sa large ceinture :

-Je vous paierez.

Les deux hommes échangèrent un regard :

-Pourquoi ?

-Je crains que mon père ne suive le même chemin que vous. Je ne veux pas que ma famille se retrouve seule le moment venu.

Le Duc approcha :

-Vous dites que vous nous paierez pour nous rejoindre ?

-Oui, pour protéger ma famille. Je suis sûre que l’on pourra se rendre utile.

Ils échangèrent un regard, puis s’éloignèrent de quelques pas pour discuter à voix basse, avant de revenir. Le Duc prit la parole :

-ça ne va pas suffire.

Ftiuco sourit :

-Je peux m’arranger pour que vous soyez au courant de grands événements, comme celui de ce soir.

Cette fois, les deux jeunes hommes échangèrent un sourire et le Duc leva le doigt :

-Là, ça devient intéressant.

-Il suffit que vous me donniez un moyen de vous contacter.

Le Duc sembla réfléchir quelques instants avant de se tourner vers le Baron :

-L’Archiduc, tu crois que…

-Je crois qu’on devrait y aller, les gardes vont finir par arriver.

-Vrai. On t’enverra l’Archiduc, princesse.

Ils partirent en courant avant que Ftiuco n’ait le temps d’ajouter quoique ce soit. Des éclats de voix retentirent derrière elle et elle se rendit compte que les hommes commençaient à sortir de la maison et qu’ils avaient pris le temps de s’armer.

-Ftiuco !

Elle plissa les yeux pour essayer de distinguer la silhouette qui courrait vers elle. Son père finit par la rejoindre, essoufflé :

-Qu’est-ce que tu fabriques ici toute seule, ta mère était folle d’inquiétude.

-Et pas toi ?

Elle lui fit un grand sourire.

-Tu crois que c’est le moment de plaisanter, il y a des fous dangereux dans la nature je te rappelle. Qu’est-ce que c’est que ça ?

Elle baissa les yeux pour voir de quoi il parlait et se rendit compte qu’elle tenait encore la bourse qu’elle avait prévue de donner aux voleurs. Un instant, elle fut tentée de les appeler, mais elle s’arrêta se rendant compte aussitôt de sa bêtise. Elle se contenta de suivre son père et de retrouver sa mère. Quand les hommes revinrent de leur battue infructueuse, ils partirent.

 

Lorsque Ftiuco se retrouva dans son lit, enveloppée dans ses couvertures, elle se surprit à sourire. Son plan n’était certainement pas parfait, mais au moins, ils auraient une chance pour la suite. Elle s’endormit l’esprit tranquille.

Le lendemain, elle resta dans sa chambre à réfléchir à la façon dont elle pouvait aider les bandits à s’enrichir. Les événements comme la veille étaient de plus en plus rare et rien ne disait que sa famille serait forcément invitée. Soudain, on frappa à son carreau. Elle se retourna pour essayer de distinguer une quelconque silhouette derrière la vitre, mais comme elle ne voyait rien, elle se leva pour aller l’ouvrir. Le balcon était de petite taille et ne pouvait offrir aucune cachette. Ftiuco allait rentrer, se disant qu’il s’agissait sans doute d’un oiseau, quand un sifflement lui fit lever la tête. Un jeune homme souriant se tenait au bord du toit, une petite chouette sur l’épaule.

-Salutation, princesse. Je suis l’Archiduc des déchus. Le Duc m’envoie vous informez du lieu où vous pourrez laisser les informations intéressantes.

-D’accord, où ?

-Ici.

-Ici ?

-Oui, si vous avez une information intéressante, vous accrocherez un mouchoir rouge à votre balcon. Vous n’aurez qu’à coincer un papier avec les instructions dans le coin, je trouverai.

Ftiuco hocha la tête, avant d’oser demander :

-Comment… vous êtes arrivé là-haut ?

L’Archiduc sourit :

-Disons que je suis habile en escalade. Est-ce que vous avez d’autres questions ?

-Non, je ne pense pas.

-Bien, je vous quitte dans ce cas.

Il se leva, debout sur le toit, il grimpa jusqu’au sommet et Ftiuco s’empressa de rentrer, effrayée à l’idée de le voir tomber. Elle patienta un moment à côté de la fenêtre pour être sûre de ne pas entendre de hurlement déchirant qui indiquerait une chute mortelle. Finalement, jugeant qu’il devait probablement se trouver hors de danger, elle retourna s’asseoir devant sa coiffeuse et se mit à réfléchir. Il lui fallait trouver un moyen pour avoir connaissance d’informations intéressantes.

A force de réflexion, une idée se présenta. La princesse se leva, quitta sa chambre pour se rendre à la tour aux messages. Dans les étages, des pigeons étaient gardés, dressés comme messagers, au rez-de-chaussée, les lettres étaient triées suivant leur importances et leurs origines avant d’être présentées au roi. Ftiuco frappa doucement à la porte et patienta le temps qu’une voix légère lui permette d’entrer.

-Bonjour, Marines.

La vieille femme releva la tête des papiers qui jonchaient son bureau, le visage surpris :

-La petite princesse ! ça alors.

Elle se leva pour venir prendre les mains de la jeune fille :

-Qu’est-ce qui nous vaut l’honneur de votre visite ?

Ftiuco sourit en demandant :

-Je voulais savoir si vous n’auriez pas des messages traitant disons de mondanités. Par exemple une fête qui aurait lieu, une comtesse qui irait visiter sa cousine…

Une voix jaillit de l’étage du dessus :

-C’est qui ?

Marines répondit à son mari :

-La princesse !

Puis revenant à la jeune fille :

-Pourquoi vous intéressez-vous soudain à ce genre de choses ?

-Je sais que mon père tient à s’informer de la moindre affaire ayant lieu dans son royaume et alentours, afin de garder un œil sur les riches familles qui pourraient lui être d’une aide quelconque.

La vieille femme ouvrit des yeux ébahis :

-Comment le savez-vous ?

Elle sourit :

-J’ai tendance à laisser mes oreilles traîner. Comme personne ne veut rien me dire, il faut bien que je m’informe toute seule.

-Que voulez-vous faire de ces informations ?

-Je veux aider mon père. Peut-être que je trouverais un moyen dans ces lettres.

La vieille femme glissa un siège derrière un autre bureau qui se trouvait en face du sien et lui fit signe de s’assoir. Ftiuco s’installa alors que Marines lui apportait un petit paquet de missives en disant :

-Je ne pense pas que cela sera d’une grande utilité malheureusement, mais si cela peut vous donner un peu d’espoir…

La voix au-dessus lança :

-Qu’est-ce qu’elle veut ?

Sa femme lui répliqua :

-Rien, occupe-toi donc tes pigeons !

Ftiuco se pencha sur les missives et commença à les ouvrir.

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