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Elle se laissa bercer par les mouvements du carrosse. L'esprit voyageant bien loin des paysages qu'elle apercevait par la fenêtre. Dans ses mains reposaient un petit sac de soie et à l'intérieur un collier. Le collier que sa grand-mère lui avait confié avant de mourir et elle rentrait au château de ses parents, leur annoncer la nouvelle. Elle n'était pas vraiment triste, du moins pas d'une tristesse qui mettrait un temps à guérir. Elle avait à peine connu la vieille femme qui vivait dans le royaume voisin de celui de son père. Ses mains se resserrèrent sur le sac. Sa grand-mère lui avait dit combien ce collier comptait pour elle et elle avait bien l'intention d'en prendre soin. Peut-être même, qui sait, le donner à sa fille si elle en avait une un jour. Elle en était à ce point de ses réflexions, quand, avec un mouvement brusque, le carrosse fut stoppé. Passant la tête par la fenêtre, elle demanda à ses gardes :
-Y a-t-il un problème ?
-Ce n'est rien, princesse, la route est bloquée, on va arranger cela.
Elle se rassit tranquillement, se remettant à rêvasser, lorsque soudain, un homme jaillit, manqua d'arracher la porte du carrosse en l'ouvrant avec force et se jeta sur elle. La princesse hurla. L'homme s'empara du sac et, voyant cela, elle s'y agrippa. Le bandit tira brusquement pour la faire lâcher. Mais la jeune fille se cramponna et se retrouva dans la poussière, à plat ventre, toujours accrochée au sac.
-Mais...lâchez donc !
A la voix de l'homme, elle resserra d'autant plus son étreinte. Elle profita qu'il ne bouge plus pour chercher du regard ses gardes. Ils avaient été assommés quelques mètres plus loin, entourés d'autres bandits qui observaient leur compagnon et la princesse. L'homme se remit à tirer, essaya de la faire lâcher doigt après doigt, mais rien n’y faisait. Elle trouvait toujours moyen de reprendre prise. Furieux, l'homme rassembla ses forces et, se penchant vers l'arrière, tira de nouveau.
-Mais...Mais...ce n'est pas possible à la fin.
La princesse sentant le sac lui échapper vit une opportunité de reprendre l'avantage. Elle lâcha soudain, le bandit tomba dans le fossé emporté par son élan, elle se releva, aussi vite que pouvait le lui permettre sa robe et ses jupons, se jeta sur l'homme, récupéra le sac et tenta de fuir. Elle n'avait pas fait un pas qu'une main s'agrippa à son pied et elle se retrouva de nouveau à plat ventre sur le sol. L'homme posa un genou sur son dos comme elle tentait de se débattre.
-ça suffit ! Donnez-moi ce sac.
-Non ! Non ! Non !
Il la mit sur le dos et remit son genou sur son ventre. La princesse serrait fortement le sac contre elle. Il tenta de lui délier les bras, sans succès. Essoufflé, il mit ses mains sur ses hanches :
-Ecoutez, ça devient vraiment ridicule.
-Je suis bien d'accord.
L'homme retira le bandeau qui lui couvrait le bas du visage. Il était jeune, mal rasé, les joues creusées par la fatigue et la faim. Il jeta un regard vers ses compagnons. Craignant qu'il ne les appelle à la rescousse, la princesse lança :
-Je vous donne mes bijoux, mais pas ce qui est dans le sac. C'est tout ce qu'il me reste de ma grand-mère qui vient de mourir.
Il eut un air soupçonneux :
-La grand-mère morte...bien sûr, on nous l'a jamais faite.
Elle sentit ses joues s'empourprer à l'affront qui lui était fait :
-Je ne mens jamais, monsieur, s’il est encore permis de vous appeler ainsi...
-Non, non, plus tellement, coupa-t-il.
-Vous gagnerez plus avec les bijoux que je porte qu'avec ce que contient ce sac.
Il plissa les yeux, comme s’il y réfléchissait sérieusement.
-Baron !
Un homme se détacha du groupe resté en arrière :
-Oui, Duc ?
-Approche.
Lorsqu'il fut à côté, le Duc lui dit :
-Regarde ce qu'elle porte et compare avec ce qui est dans le sac.
Le Baron se pencha :
-Vous permettez ?
Sans lui laissez le temps de répondre, il prit possession de ses bijoux avec des gestes délicats et respectueux. Il observa chacun avec une grande attention. Il n'y avait qu'un collier de perles serti d'or et deux bagues montées d'émeraudes.
-Le sac, je vous prie.
La princesse eut un air mauvais :
-Je garde le collier en main.
-Il n'y a qu'un collier ?
Elle haussa les sourcils, prit le collier et donna le sac vide au Duc. Sans le prendre, le Baron se pencha sur le collier.
-Alors ? Collier ou bijoux ? demanda son compagnon.
-Ah bah, là, bijoux. Ce collier n'a pas une seule pierre.
-Autant pour la grand-mère, lança le Duc avec un air moqueur à l'intention de la jeune fille.
Tout en ramassant les bijoux, le Baron demanda :
-Vous êtes la princesse Ftiuco, petite fille de la reine Ghudiènz ?
-Oui, c'est ça, confirma-t-elle avec surprise.
Le Baron la fixa en posant une main sur son cœur :
-Je suis sincèrement navré de la mort de votre grand-mère, c'était une grande reine.
Elle fronça les sourcils, méfiante :
-Je vous remercie. Mais comment êtes-vous au courant ?
-J'étais en éclaireur au château lorsque c'est arrivé.
Le Duc reprit soudain la parole :
-Donc, l'histoire de l'héritage...tout ça...
-Je vous ai dit que je n'étais pas une menteuse.
Il prit une profonde inspiration, faisant siffler l'air entre ses dents :
-Je suis profondément navré et...et...confus et...et...je vais vous aidez à vous relever.
Les deux hommes passèrent une main sous ses épaules et la remirent debout. Elle se laissa faire, un peu perdue, mais sa bonne éducation reprenant le dessus elle dit franchement :
-Merci.
Le Duc s’inclina :
-Mes condoléances, princesse, puis à ses compagnons, holà ! Réveillez les gardes et dégagez la voie.
Les hommes s'exécutèrent certains vidant leur gourde d'eau sur les gardes, tandis que d'autres dégageaient le tronc d'arbre au milieu du chemin. La princesse les regarda s'activer, gardant toujours le petit sac de soie contre elle. Elle entendait de ci de là les hommes s'interpeller avec des titres de noblesse. Qui Vicomte, qui Marquis. Elle sut alors à qui elle avait affaire. La misère et la ruine avaient touché de nombreux royaumes ces dernières années et les nobles se retrouvant sans le sou et destitués étaient choses courantes. Les rumeurs racontaient qu'ils se rassemblaient en bande pour survivre et, à présent, elle pouvait être sûre que ce n'était pas de simples on dit.
Quand enfin la route fut dégagée et les gardes un peu moins vaseux, ils furent prêts à repartir. Elle s'installa sur les sièges molletonnés du carrosse. Alors que le Duc fermait galamment la porte, un garde surgit derrière lui :
-Princesse, vous êtes sûre... je veux dire, devons-nous les laisser partir ?
-Pourquoi ? Vous vous sentez de taille à nous arrêter, lui répliqua le Duc avant que la princesse ne pût répondre.
Le garde passa de l'un à l'autre et comme la jeune fille lui faisait signe, il alla reprendre sa place. Enfin, le carrosse s'ébranla et elle regarda s'éloigner le groupe d'hommes amaigris, aux vêtements rapiécés qui furent autrefois des grands.
Oubliée sa grand-mère, c'est à eux qu'elle pensa tout le restant du chemin. Que ferait-elle si cela devait arriver à son père ? Elle ne se rendit pas compte que l'on s'arrêtait et ce n'est que lorsqu'un des gardes lui toucha le bras qu'elle réalisa qu'ils étaient arrivés. Elle descendit, traversa la large cour de pavés blancs, monta les marches pour atteindre la lourde porte efflanquée de deux gardes. Elle traversa le hall tout en longueur et s'arrêta en entendant la voix du trésorier de son père :
-...plus rien.
-Vraiment ? Pourtant nous avons réduit les dépenses, répliqua son père.
-Oui, mais la guerre contre le royaume Fdiu nous a endetté auprès de nos alliés et...
-Cela fait des années que cette guerre est achevée.
-Mais nous n'avons toujours pas...
-Tu es rentrée.
Elle fit volte-face vers sa mère qui venait l'embrasser et lui prendre le bras pour l'entraîner vers l'étage.
-La situation est-elle désespérée ? Demanda la princesse avec inquiétude.
-Mais de quoi parles-tu donc ?
-Du fait que nous n'ayons plus d'argent.
La reine rit :
-Oh, ça. Allons, ton père va trouver une solution.
Ftiuco sourit tristement. Elle n’était pas dupe. Son père et le royaume étaient proche de la ruine. Bientôt, eux aussi se retrouveraient probablement à errer sur les chemins en quête d’un carrosse à dévaliser.
-Dis-moi, comment était ton voyage ?
Elle raconta son séjour chez sa grand-mère, sa mort et lui montra le collier laissé en héritage, mais évita soigneusement de parler des bandits qui l’avaient attaquée. Après tout, il n’était rien arrivé de grave.
-Tu n’avais pas plus de bijoux en partant ?
Ftiuco se figea :
-Non, voyons, pourquoi aurais-je voulu en emmener des tonnes ?
-Il me semblait… je ne sais pas, un collier… tu n’avais pas un collier ?
-Pas que je me souvienne.
Arrivées devant la porte de sa chambre, elle en profita pour tenter de s’éclipser :
-Je vais me reposer un peu.
Sa mère sourit :
-Oui, ma chérie et ne t’inquiète de rien. Ton père sait ce qu’il fait.
Ftiuco hésita un instant avant de dire :
-Je n’en doute pas, mais juste au cas où… j’ai toujours pensé que j’avais trop de bijoux alors…
La reine lui coupa la parole d’un geste :
-Ce ne sera pas nécessaire, tu verras, d’ici quelque temps, tout ira mieux.
Elle posa un baiser sur le front de sa fille qui se demandait combien des hommes qui l’avaient volée sur la route s’étaient dit la même chose avant de se résoudre au banditisme. Elle regarda sa mère s’éloigner avant d’entrer dans sa chambre.
Assise au bord de sa fenêtre, Ftiuco réfléchissait. Il fallait agir avant que les choses n’empirent, mais elle ignorait comment. Elle sursauta en entendant frapper à sa porte.
-Oui ?
Ses parents entrèrent avec de grands sourires.
-Tu as pu te reposer ?
-Oui, ça va. Qu’est-ce qu’il y a ?
Ils échangèrent un regard complice avant que son père annonce :
-Le roi Derice prépare un banquet, nous y avons été conviés ainsi que de nombreux autres seigneurs.
Ftiuco n’avait pas besoin de demander en quoi cela les mettait en joie, car elle savait qu’il y aurait de potentiels prétendants encore riches. Elle sourit à ses parents, mais le cœur n’y était pas. Etait-ce là, la solution à la ruine de son père, épouser un riche prince ? Elle espérait ne jamais en arriver à ce point. Lorsque ses parents la laissèrent, elle resta à observer le paysage de sa fenêtre. Les plaines vertes en contrebas, barrées par un fleuve d’eau claire, s’étalaient jusqu’à une forêt aux arbres gigantesques. La jeune fille se demanda ce que les bandits devaient faire à cette heure et s’imagina un instant, vivant parmi eux, dormant par terre, chassant pour manger et sourit. Ce ne serait pas si terrible après tout.
Le dîner se déroula calmement. Elle écoutait d’une oreille distraite la conversation de ses parents qui semblaient obnubilés par le banquet. Par les temps qui courraient, il était rare que ce genre de festivité ait encore lieu. Ftiuco alla se coucher ce soir-là, l’esprit assombri par les problèmes à venir. Elle cherchait encore un moyen de sortir sa famille de la ruine quand elle s’endormit.
Au réveil, son humeur était plus gaie. Une idée lui était venue dans la nuit. Si elle ne pouvait pas empêcher la déchéance de son royaume, elle pouvait tenter de faire en sorte que sa famille puisse survivre ensuite. Et quel meilleur moyen pour cela que de s’assurer le soutien de personnes ayant déjà vécu sa situation ? Elle devait contacter les bandits et monnayer la place des siens dans leur bande pour quand le moment viendrait. Pour cela, elle avait également une idée. A peine lavée et habillée, elle décida de sortir en ville. Dans son carrosse, escortée par quelques gardes, elle fit un tour, s’arrêtant à quelques boutiques pour admirer les produits et glissant, l’air de rien, que le roi Derice donnait un banquet où toutes les personnes encore riches étaient conviées. Puis, elle rentra au château, espérant que la rumeur se propagerait rapidement et qu’elle atteindrait les bandits.