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Chapitre 7

-Comment vous arrivez à convaincre les sacrifices de faire cela ?

-On ne se souvient plus. Comme je l'ai dit, les filles choisies étaient mises à l'écart et le peu de personne qu'elles voyaient faisait en sorte d'être haï pour sauver leur vie. Mais, grâce à toi la tradition peu reprendre.

-C'est idiot. Si elle a disparu, ce n'est pas la peine de la faire réapparaître. Je me suicide et c'est fini.

-Je suis un homme de tradition, vois-tu.

-Vous êtes un grand malade.

Nouvelle baffe.

-Ramenez-la dans sa cellule. Retrouver tout ce beau monde risque de prendre un certain temps, alors tu ferais bien de t'y habituer.

Un garde posa la main sur son épaule et la mena vers la sortie. Sur le chemin du retour à la cellule, Noré réfléchissait. Soria ne se laisserait pas prendre facilement, mais pour Xilanos. Ils savaient qu'il était là, même si Daron ne semblait pas encore au courant, et elle ignorait s'il était en état de se défendre. La jeune fille essaya de se souvenir des personnes dans les carrés de taille moyenne. Eliana, Yuuen et son père. Elle renonça à tous se les remémorer, mais certains d'entre eux étaient sans défense.

On la fit rentrer dans la cellule et Noré retourna s'asseoir au fond. Elle devait sortir et trouver Xilanos. L'adolescente en était là de ses réflexions lorsqu'un tintement lui parvint. Celui qui se nommait Meratir lançait des cailloux sur le casque de son camarade.

-Mais c'est pas vrai ! Tu ne peux pas rester deux minutes tranquille ?

-Faut croire que non.

-Tu l'auras voulu.

Il se jeta sur lui. Noré les regarda lutter sans vraiment y prêter attention. Teruret fit trébucher Meratir. Celui-ci, en tentant de retenir sa chute, s'accrocha à la ceinture de son compagnon et ils tombèrent tous deux. Ils reprirent leur bagarre au sol. Noré avait aussitôt porté son attention sur la ceinture qui s'était détachée. Ses yeux étaient fixés sur les clés qui y étaient accrochées. Elle refusait de croire qu'elle put enfin avoir un peu de chance. Cependant, la jeune fille se ressaisit, consciente qu'elle devait se dépêcher. L'adolescente s'approcha de la grille, surveillant les gardes du coin de l'œil, tendit le bras et attrapa la ceinture. Elle était vieille et la boucle s'était brisée. Rapidement, Noré prit les clés et replaça le reste à l'extérieur. Puis, elle retourna s'asseoir, cachant les clés dans son dos. Les deux hommes n'avaient rien remarqué, mais au bout d'un certain temps qu'ils luttaient toujours, la porte s'ouvrit et une voix hurla :

-C'est fini ce bordel ?!

Les deux gardes se relevèrent aussitôt, couvert de poussière. Un homme descendit et les observa d'un air furieux :

-Vous êtes vraiment une plaie ! Même au plus bas de l'échelle vous n'êtes pas foutu de faire votre travail !

Il les toisa encore un instant. Les deux hommes avaient baissé la tête comme des enfants que l'on gronde. Il les invectiva encore un moment, lorsque son regard tomba sur la ceinture au sol:

-C'est à qui ça ?

-Je crois que c'est la mienne.

-Teruret. Dite-moi, vous n'étiez pas chargé des clés ?

Le garde ne répondit pas. L'homme serra les poings, à deux doigts de l'explosion :

-A la cave ! Maintenant !

Le jeune homme hésita, échangea un regard avec son compagnon, puis sortit. Une tension palpable s'était abattue subitement sur les deux chevaliers. L'homme pointa Meratir d'un doigt menaçant :

-Toi ! Tu as deux minutes pour trouver les clés avant de le rejoindre !

Enfin, il partit en claquant la porte. Meratir retira son casque. C'était un jeune homme aux cheveux auburn et aux yeux gris cendre. De ce que Noré pouvait en voir, il avait l'air effrayé. Dès que la porte fut refermée, il se jeta à quatre pattes et chercha dans les moindres recoins avec frénésie. Il devait être terrifié pour fouiller ainsi sans prendre le temps de réfléchir. Le sol était vide de tout obstacle, si les clés avaient été là, Meratir les aurait vu sans problème. Mais il cherchait, marmonnant des paroles que Noré ne put saisir. Il ne faisait aucun doute que c'était cette allusion à la « cave » qui le paniquait tant. Elle sentit poindre la culpabilité, mais tenta de résister. Pourtant, la détresse du garde finit par l'atteindre et elle décida d'y mettre un terme. L'adolescente s'approcha de la grille :

-Eh, je te donne les clés si tu promets de me libérer après.

Le garçon stoppa tous mouvements et l'observa. Il finit par hocher la tête et elle lui rendit les clés. La jeune fille ne se faisait pas d'illusion, elle perdait probablement sa seule chance de fuite. Néanmoins, Noré essaya de relativiser en se disant que de toute façon, elle se serait perdu dans les couloirs. Le garde les saisit vivement et se précipita à l'étage. Tandis qu'elle se retrouvait seule, l'adolescente se demanda ce que pouvait être cette « cave » si terrifiante. Quelques minutes passèrent où, dressant l'oreille, elle chercha à percevoir le moindre son qui aurait pu lui indiquer ce qu'il se passait. Les couloirs restèrent muets, aussi Noré retourna se caler au fond de sa cellule, attendant la suite. Finalement, ils revinrent tous les deux, accompagné d'un autre chevalier. Celui-ci leur lança avant de remonter :

-Allez, les frères catastrophes, vous l'avez échappé belle pour cette fois, mais qu'on ne vous entende plus.

Elle observa les deux gardes. Meratir s'était apaisé et elle en profita pour demander :

-Vous êtes frères ?

Teruret rétorqua, en enlevant son casque :

-On t'as posé des questions ?

-C'est notre vie privée, franchement.

Le regard de Noré passa de l'un à l'autre :

-Des jumeaux ? 

-Quoi ?! C'est pas possible !

-Bon sang, c'est donc cela que l'on nous cache depuis notre enfance !

-Mais c'est horrible.

-Ma vie est foutue.

Noré sourit malgré elle. Ils se défoulaient après cet instant de panique qui leur était tombé dessus. Cependant, elle fit prendre à la conversation une tournure qui l'intéressait plus :

-Libérez-moi.

Il y eut un silence, puis Teruret :

-Mais bien sûr, pourquoi ne pas l'avoir demandé plus tôt ?

Elle dit sans gêne, espérant que son assurance comblerait le vide de sa demande :

-Meratir m'a promis de me libérer, si je lui rendais les clés.

Teruret se tourna vers son frère :

-Tu as fait quoi ?

Puis, vers Noré :

-C'est toi qui as pris les clés ?!

De nouveau vers son frère :

-Tu as fait quoi ?

-Il est possible et pas tout à fait improbable que j'ai fait une connerie.

Teruret soupira et posa la main sur l'épaule de son frère :

-Ta vie entière est une connerie.

Elle commençait à s'impatienter. Quelque part Xilanos pouvait être blessé :

-Vous me libérez oui ou non ?

Ils répondirent en chœur :

-Non.

La jeune fille n'en fut pas surprise, accroupit, le dos au mur, elle chercha des arguments convaincants. Elle fixa un temps les deux frères, puis demanda en espérant gagner du temps :

-C'est quoi la cave ?

-Le pire endroit sur terre.

-T'as déjà fait des cauchemars, et bah, c'est un cauchemar dans un cauchemar. »

Elle fronça les sourcils en essayant d'imaginer ce que cela pouvait être. Noré abandonna bientôt pour essayer d'en savoir plus sur le sort de Xilanos :

-Dite, vous connaissez les fileurs ?

Les jumeaux l'observèrent et répondirent avec hésitation :

-Oui, pourquoi ?

-Qu'est-ce qu'ils font ? C'est quoi exactement leur travail ?

Ils échangèrent un regard, visiblement hésitant à répondre. Puis Teruret, jugeant sans doute que cela ne pouvait faire aucun mal, haussa les épaules et dit :

-Lorsqu'il fut décrété que les créatures magiques dangereuses devaient quitter la Métane, certaines races résistèrent. Le siège créa alors les fileurs, chargé de trouver et attraper les rebelles. Les créatures qu'ils montent, ces hippogriffes, sont capable de sentir la magie. Très peu leur ont échappé.

-Les Auriens, eux, ont réussi.

-Oui, on raconte qu'ils se réfugièrent dans les îles du Nord et livrèrent bataille aux fileurs. Finalement, le siège décida de les laisser tranquille temps qu'ils ne quittaient pas leurs îles.

-Ce qu'ils n'acceptent pas, bien sûr.

Les jumeaux acquiescèrent. Chacun avait repris son poste, Teruret debout, Meratir assis, près de son casque. Noré les sentait ouvert à la discussion, car cela ne devait pas arriver souvent qu'ils puissent parler avec un étranger. Elle poursuivit :

-Imaginons qu'un fileur attrape un Aurien. Est-ce qu'il le tue ? Ou il le fait prisonnier ?

Teruret croisa les bras :

-Prisonnier.

Et son frère poursuivit :

-Direct à la cave.

Elle sentit son cœur s'emballer :

-La fameuse cave. Où est-elle ?

-Quelque part dans le coin.

-Où ?

Ils se fermèrent soudain, la fixant en silence. Elle revint vers les barreaux et dit d'un ton pressant :

-Je dois y aller. Tout de suite.

-Elle est pas bien fini cette gosse.

-Sortez-moi de là !

-Ah que non.

Noré s'efforçait à garder son calme. Elle devait sortir, trouver un moyen. Comme l'adolescente s'en doutait, elle redoutait amèrement d'avoir rendu les clés. Elle donna un coup de pied dans les barreaux :

-J'aurais jamais dût vous aider. Vous seriez dans cette foutue cave maintenant.

Les frères l'ignorèrent. La jeune fille fit mine de retourner au fond de sa cage, mais elle ne pouvait pas rester en place. Elle se mit à tourner en rond, à cogiter. Xilanos était tout près et elle ne pouvait rien faire. Noré stoppa soudain, portant la main à son cou et la laissa retomber en crachant un juron. C'était l'Aurien qui avait récupéré la pierre à leur arrivée. Elle fixa les jumeaux, chercha comment les convaincre, mais rien ne vint. A cours d'argument, désespérée et exaspérée, Noré hurla de toutes ses forces. Aussitôt, les frère se jetèrent sur les barreaux et y donnèrent un coup violent, la faisant sursauter. Elle les regarda avec méfiance, se demandant ce qu'ils avaient cherché à faire. Teruret lança :

-Ne crie pas, idiote. Les autres vont encore croire que l'on fait des conneries.

Meratir sourit à son frère :

-Pour une fois que c'est pas moi qui en fait une.

Teruret l'observa sans comprendre, puis son visage s'assombrit et il regarda Noré. Elle souriait d'un air provocateur. Un garde était arrivé dès qu'il y avait eu du bruit, pour les engueuler, pourquoi ne pas en profiter ? L'adolescente ne sortirait peut-être pas, mais les mettre en mauvaise posture était une douce vengeance. Elle emplit ses poumons et hurla à nouveau sans interruption. Les jumeaux jetaient des regards inquiets vers les escaliers, en lui demandant se taire. Celle-ci reprit sa respiration et recommença. Noré fut tout de même surprise lorsque, finalement, ils ouvrirent la porte. D'abord hésitante, craignant qu'ils ne viennent la frapper, elle se tut et resta sur place. Teruret lui fit un signe de la main :

-Dépêche-toi.

Elle courut à l'extérieur avant qu'ils ne changent d'avis, puis se tourna vers eux :

-Où est la cave ?

Comme ils ne répondaient pas, Noré commença à monter les escaliers. Elle n'avait plus le temps d'attendre, bien qu'elle sache pertinemment qu'elle se perdrait dans les couloirs. Il valait mieux ça que de rester à attendre que ça se passe.

-On t'accompagne.

L'adolescente se tourna vers Teruret. Meratir était aussi surpris qu'elle :

-Ah bon ?

-Bien sûr. Si des gardes la croise dans le couloir, ils vont penser quoi à ton avis ? Que l'empereur l'a invité à boire un thé ? Ça risque encore de nous retomber dessus.

Son frère prit un air malheureux en concédant :

-Ça risque pas, ça va nous retomber dessus. Nous en foutre plein la gueule...

-C'est notre destin.

Ils soupirèrent en cœur sans bouger, alors Noré les pressa :

-Bon, alors, on y va ? Il n'y a pas un moment à perdre.

Ils la regardèrent avec mécontentement et elle répondit par un sourire. La jeune fille se sentait soulagée. Voilà qui régler le problème de direction, bien qu'elle se garda de leur faire totalement confiance. Ils sortirent de la pièce et prirent à droite. Noré se laissa guider, pressée de retrouver Xilanos. Quelques minutes plus tard, ils descendirent deux marches menant droit à une nouvelle porte. Cela avait été rapide pour elle qui s'était attendu à devoir tourner des heures, sans guide. L'adolescente fut un peu étonnée de voir qu'ils n'avaient croisé aucun chevalier. Mais ses pensées furent détournées par la porte qu'elle avait en face d'elle.

Une tâche sombre s'était formé au sol, sous la porte, mais Noré ne s'y attarda pas. Meratir venait d'ouvrir et la laissa entrer. A peine avait-elle fait un pas à l'intérieur qu'elle eut un mouvement de recul. Il lui fallut toute sa volonté pour rester sur place. Le sol n'était qu'une mare de sang, la jeune fille aurait pu difficilement dire si elle marchait sur de la terre ou de la pierre. Une allée centrale menait à d'immenses fenêtres aux vitraux jaunis qui éclairés la pièce d'une lumière glauque. Les bords de cette allée en étaient définis par deux rangés de planches à la verticales. Sur chacune d'elles était attaché un homme. Noré en vit un écartelé, une femme avait les pieds coupés, un autre la gorge clouée. Sur le sol traînés des membres et des viscères. Elle avait les jambes tremblantes, le cœur au bord des lèvres. L'adolescente se plaqua une main sur la bouche et le nez pour échapper à l'odeur de sang et d'excréments, se mordant la lèvre pour ne pas s'évanouir. Elle se détourna du spectacle, s'efforçant de rassembler son courage avant de recommencer à observer la pièce. Derrière les planches qui servaient de clôture, la pièce s'étendait sur la gauche et la droite, se perdant au fur et à mesure dans le noir le plus total. Les trois fenêtres centrales, face à elle, étaient la seule source de lumière. Noré se tourna vers les jumeaux qui observaient la pièce avec, tout au plus, quelques grimaces. Sans plus s'attarder, elle les renseigna :

-Il faut que l'on trouve un Aurien. Les cheveux argentés, les yeux dorés, il ne doit pas y en avoir beaucoup. Je cherche de ce côté, vous de l'autre.

Elle alla sur la gauche, sans attendre de réponse, passant entre deux planches. Son regard se posa alors sur divers instruments et cages, mais la jeune fille s'avança, s'efforçant de n'attarder son regard sur rien. L'obscurité l'enveloppa et, avec elle, la peur. Sa marche ralentit au fur et à mesure que son champ de vision diminué. Noré n'osait pas appeler. Quelque chose de pesant dans l'atmosphère imposait le silence.

Soudain, des mains glacées agrippèrent son bras gauche et des dents s'y plantèrent. Noré hurla si fort que sa gorge lui fit mal. Elle frappa à l'aveuglette et toucha la tête. L'adolescente chuta en arrière, une douleur brûlante au bras. Derrière elle, la jeune fille sentit un mouvement et elle s'écarta à temps pour entendre une mâchoire claquer à son oreille. Elle pleurait sans s'en rendre compte. Les ombres se mirent en mouvement et des voix faibles et plaintives s'élevèrent, réclamant, suppliant qu'on leur donne à manger. Une main se referma sur son mollet, de son autre pied, elle écrasa le poignet en criant. Avec des gestes qui lui parurent d'une lenteur inimaginable, Noré réussit à se remettre debout, puis à courir en sens inverse. Elle trébucha sur une petite cage qui traînait sur le sol, rétabli son équilibre en s'appuyant sur un meuble et poursuivit sa course. Elle ne s'arrêta que lorsqu'elle atteignit la lumière jaunâtre de l'entrée. Respirant de manière précipitée, la gorge douloureuse d'avoir hurlé, la jeune fille s'efforça de retrouver un semblant de calme. Sa main droite refermée là où un morceau de chair manquait à son bras gauche, elle suait et pleurait de terreur. Noré s'essuya les joues avec sa manche et renifla.

Les jumeaux s'étaient accroupis près d'une planche où un homme, encore gémissant, avaient ses mains cousus sur le torse. Ils ricanaient en racontant des choses qu'elle ne put distinguer. Meratir finit par l'apercevoir et se releva en prenant une main coupée. Il s'approcha et lui donna un coup à l'épaule avec le membre sectionné. Puis, il se tourna vers son frère :

-Tu as vu ! Je lui donne un coup de main. 

Les deux s'esclaffèrent, mais elle se contenta de regarder Meratir et de demander d'une voix blanche et fatiguée :

-Vous voulez bien m'aider à retrouver mon ami ?

Teruret les rejoignit :

-Non.

-Pourquoi ?

Meratir vit le sang couler entre ses doigts, le long de son bras :

-Tu es blessée ?

-Ils ont essayé de me manger.

Les jumeaux s'entre-regardèrent et rire, à nouveau. Noré ne faisait plus attention à eux, fixant un point derrière leurs épaules :

-Pourquoi vous ne voulez pas m'aider ?

La réponse lui importait peu et elle se doutait déjà que c'était parce qu'ils s'en moquaient royalement. A vrai dire, la jeune fille faisait à peine attention à ce qu'elle disait, obnubilée par le fait que l'on avait essayé de la manger vivante. Ses questions l'aidaient à penser à autre chose, à retrouver son calme. C'est d'une oreille discrète qu'elle entendit la réponse de Meratir :

-On s'en fout de ton copain. Il doit être déjà mort en plus. Si tu nous le décris avec plus de précision, on pourra peut-être retrouver les morceaux.

Noré lui envoya un violent coup de pied dans le tibia, obéissant à un réflexe irréfléchi dicté par la fatigue et la peur. Teruret la gifla alors si fort qu'elle se retrouva au sol. La brûlure de sa joue s'ajouta à la douleur de son bras et semblant venir de très loin, elle entendit la porte se refermer sur les jumeaux, la laissant seule.

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