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Noré se réveilla, paniquée, se souvenant soudain du sort de Soria et Titian. Elle ignorait combien de temps s'était écoulé pendant son sommeil, mais les effets de la potion étaient passés. Des douleurs plus ou moins vives parcouraient son corps. La jeune fille prit le temps de se calmer avant de s'encourager intérieurement à se relever. Elle le fit avec lenteur, se mettant assise jambes tendues. Ce qui lui permit de constater les dégâts. Les vêtements étaient déchirés à de nombreux endroits et la chair découverte était égratignée. Elle tata son visage, son cou, puis ses bras, ses mains et enfin ses jambes et ses pieds. N'ayant jamais eu d'os brisé, l'adolescente ignorait la douleur que cela pouvait produire. Ne sentant rien d'anormal et ne ressentant aucune douleur au touché, elle se dit qu'elle n'avait probablement rien de cassé. Puis Noré fit tourner ses bras, plia ses coudes, ouvrit et ferma ses doigts, fit tourner ses poignets et ses chevilles, plia ses jambes, rétracta ses orteils et finit en tournant la tête. Après son examen, l'adolescente conclut que les blessures les plus graves étaient à son genou, une plaie de petite taille, mais profonde. À sa main gauche, la blessure sur le dos de la main allait du pouce à l'auriculaire, et à son bras droit, les trois plaies avaient saigné abondamment. Le sang coagulé descendait le long de son bras et de son genoux et entre ses doigts. Elle remit la fiole dans sa poche et se releva avec précaution.
Noré tangua un peu. Des points lumineux passèrent devant ses yeux. Au loin, un sifflement se fit entendre et se rapprocha. La jeune fille repêcha la potion et en prit une goutte. Le sifflement disparut avec toutes les autres douleurs. Elle put marcher normalement, s'inquiétant néanmoins de l'infection probable de ses blessures. Mais toutes ses pensées étaient tournées vers un problème d'autant plus important. Où chercher de l'aide ? De plus, la nuit semblait tomber et elle ne tenait pas à se retrouver dehors avec les créatures qui devaient roder dans la forêt. L'adolescente pouvait essayer de retourner chez les Vemepyres. Algol ne l'accueillerait certainement pas à bras ouvert, mais il s'agissait d'une situation d'urgence. Il n'allait tout de même pas lui refuser son aide. Noré chercha son chemin, bien résolu à le faire changer d'avis en cas de refus. Tout en marchant, elle se maudissait de ne pas avoir écouté Jdosté. Elle aurait du rester où elle était. Le fait que l'arrivée des centaures l'aurait de toute façon obligée à partir était une piètre consolation.
Noré n'aurait su dire depuis combien de temps elle marchait quand elle entendit un hurlement de rage. Aussitôt, la jeune fille se souvint du terme Tiark utilisé par Titian. Elle ignorait de quoi il s'agissait. Hëdjik les avait mentionné, également. Il lui revint que les pièges étaient pour eux et qui pouvait pousser un tel hurlement de rage, sinon une créature dangereuse. Noré choisit de s'éloigner de la provenance du son, mais fatiguée, brisée comme elle l'était, elle se trouva incapable de le situer.
-Reste calme. Sors des bois, tu verras bien après.
Sur ses paroles, Noré se dirigea vers ce qu'il lui sembla être l'orée du bois. Une fois sortie, elle stoppa. Face à l'adolescente, à nouveau la ville. Elle cherchait encore à comprendre comment elle s'était retrouvée là, lorsqu'un nouveau hurlement attira son attention. Cette fois, la voix semblait humaine. Quelqu'un s'était-il fait attaqué ? Si la jeune fille lui venait en aide, peut-être l'aiderait-il en retour ? Elle retourna dans le bois. Un nouveau cri la guida. Après avoir un peu tourné, elle finit par trouver un homme assis par terre, contre un tronc. Noré s'avança vers lui fixant toujours le sol pour éviter les pièges. Une fois à sa hauteur, elle remarqua que l'homme, au visage assez jeune, avait les cheveux et les yeux gris, avec des cernes immenses. L'adolescente remarqua également que sa jambe était prisonnière d'un piège à Tiark. Il était en sueur et essoufflé et la fixait sans rien dire. Noré s'éclaircit la voix et demanda :
-Je peux vous aidez ?
A peine avait-elle finit sa phrase que l'homme lui lança sèchement :
-Va chercher un bâton solide, dépêche-toi !
Noré obéit, intimidée. Lorsqu'elle lui tendit le bâton, l'homme s'en saisit, le glissa entre les deux mâchoires du piège et appuya d'un côté. Il dit d'un ton rageur :
-Aide-moi, toi !
L'adolescente s'exécuta. Lorsque le piège s'ouvrit, il retira sa jambe et se reposa contre le tronc. Son regard la fixa de nouveau. Noré demanda d'une petite voix :
-Ça va ?
Il ne répondit pas. Elle tenta :
-Ecoutez, j'ai des amis qui sont en danger. Peut-être pourriez-vous m'aider ?
Il sourit, son ventre gargouilla. C'est alors qu'elle vit qu'il bavait et comprit en voyant son regard qu'il ne mangerait pas de fruit ce soir. Tous ses instincts l'appelaient à la course. Sans lutter, Noré prit ses jambes à son cou. Elle entendit l'homme pousser un cri de joie, puis ses pas furent derrière elle. La jeune fille eut un flash et pendant quelques secondes, elle fut persuadée quand se retournant, elle verrait la créature de l'île aux brumes. Elle courut plus vite, espérant que la blessure de l'homme le ralentirait. En même temps, la plaie à son genoux la relançait. Des mottes de feuilles mortes se dérobaient sous ses pieds. Ce n'est que lorsque l'adolescente se retrouva sur un genoux, qu'elle se rendit compte qu'elle montait un talus. Noré réalisa la terreur folle dans laquelle elle se trouvait. Elle se persuada de se calmer pour s'en sortir. L'adolescente devait penser plus clairement. Les pas se rapprochaient dans son dos. A travers les arbres, la muraille apparaissait. Un silence hésitant derrière elle, avant de reprendre, se rapprochant encore. Les villageois devaient être en état d'alerte maintenant. Trop risqué de passer à proximité. Aussitôt, Noré fit demi-tour, se laissa dévaler la pente, se remit sur ses pieds et reprit sa course. Elle s'enfonça dans le bois. Les arbres se firent plus bas, plus rapprochés. La progression devint difficile. La jeune fille trébucha plusieurs fois, les pieds empêtrés dans des ronces. Un point de côté la fit souffrir. Elle savait qu'elle ne pourrait plus courir longtemps. Finalement, le souffle court, elle se jeta derrière un tronc plus massif. L'adolescente était essoufflée, incapable de continuer. Elle resta sans bouger, respirant le moins fort possible. Aucun son ne lui parvenait. Noré tenta de se souvenir à quel moment le bruit des pas avaient disparu, sans y parvenir. Pourtant, elle ne se résolut pas à bouger. Elle attendit plusieurs minutes. Tout restait silencieux. Alors, Noré se pencha un peu, ne vit rien. Aucun mouvement, aucun son. Cela l'encouragea. Elle fit un pas en dehors de sa cachette, quand, soudain, une main se posa sur son épaule. Elle se retourna en hurlant.
Il avait aussi les cheveux et les yeux gris avec d'immenses cernes. Plus jeune que l'autre, il leva les mains d'un geste apaisant. Mais ce ne fut pas suffisant. A peine l'avait-il lâché que Noré tenta de fuir. Il la rattrapa aussitôt et ne la lâcha plus. La jeune fille se débattit. Lorsque l'homme qui l'avait pourchassé apparut, elle redoubla d'effort. Le plus jeune lui tenait fermement les épaules. Noré jeta des regards perdus alentours à la recherche d'une aide quelconque. Son poursuivant lança au plus jeune :
-Vire, Azaque ! C'est ma proie.
-Va bouffer des fruits, Cléo !
Le nommé Azaque saisit Noré à la taille et la souleva du sol. Cléo lâcha un grognement et les regarda s'éloigner.
-Pitié ! Pitié ! Me mangez pas !
Le garçon éclata de rire :
-T'inquiètes, je n'ai pas faim. Fais pas attention à Cléo. C'est une grande gueule.
-Vraiment ? Vous n'allez pas me manger ?
-Promis.
La vague de panique quittait peu à peu son corps.
-Si vous ne me mangez pas, où vous m'emmenez ?
-Toute seule dans les bois, tu ne survivras pas. Je t'emmène dans un endroit sûr.
Noré eut un rire amer :
-Un endroit sûr. On a déjà essayé, ça n'a pas été concluant.
-De quoi tu parles ?
-Rien.
Elle se laissa porter tranquillement avant de demander :
-Si tu ne veux pas me manger, tu peux me lâcher ?
-Si je te lâche, tu vas encore t'enfuir.
La jeune fille observa les alentours :
-Je ne saurais pas par où aller. Et puis, qu'est ce que ça peux te faire si je m'enfuis ?
-Tu vas m'être utile.
-Pourquoi ?
-Tu viens du village, n'est-ce pas ? Celui où il y a plein de malade.
-Oui, comment tu le sais ?
-Tu pus la mort.
-Tu n'as pas peur que je sois malade ?
-Nous sommes immunisés contre toutes les maladies, alors je m'en tape.
-Nous ?
Il la lâcha brusquement. Noré atterrit sur ses pieds et lui fit face. Il avait un air comique qui la fit sourire :
-Tu ne reconnais pas ? Les cheveux, les yeux ? Non ?
-Je ne suis pas d'ici.
-Tu connais les Tiarks ?
-J'en ai entendu parlé. Ce sont des sortes de loups, non ?
-La nuit oui, mais le jour ce sont des hommes.
Elle resta tétanisée quelques secondes, frappée par ce qu'il venait d'avouer :
-Tu es un Tiark ?
-Tadaaa.
-L'autre aussi ? C'était un Tiark ?
Azaque hocha la tête :
-Certains perdent la raison. Ils ne font plus la différence entre le loup et l'homme.
Noré était horrifiée :
-Tu manges les gens la nuit ?
-On perd notre conscience lorsque l'on devient loup. Mais c'est ce que l'on récupère en premier, quelques heures avant l'aube.
-Alors vous redevenez vous-même ?
-Oui, mais dans le corps d'un loup. Avoue qu'il y a de quoi perdre la tête. Les seules nuits où c'est tranquille, c'est les nuits de croissant de lune. C'est les trois nuits où l'on ne se transforme pas.
Noré leva les yeux vers le ciel noir :
-Mais il n'y a pas de lune ici.
-Si tu la cherches. C'est plutôt elle qui nous trouve.
La jeune fille rabaissa la tête :
-En Sinia, vous ne vous transformeriez que trois nuits.
-Vraiment ? C'est par où ça ?
Elle rit :
-C'est pas à côté.
-Dommage.
Cette parole se perdit dans le sifflement revenu dans son crâne. Ses jambes flanchèrent. Noré s'assit calmement, à la recherche de la fiole. Azaque s'accroupit et lui prit la potion des mains :
-C'est quoi ?
-Ça fait disparaître la douleur.
-Un antidote ?
-Pas tellement. Je suis toujours malade.
Il jeta la fiole par-dessus son épaule :
-J'ai mieux.
Noré regarda, avec effroi, le fragile récipient s'écraser sur une pierre. Le sol absorba la potion en quelques secondes. Azaque ramassa une pierre au bord tranchant. D'un coup sec et précis, il se coupa et arracha un morceau de peau de son avant-bras. Lorsque le sang se mit à couler, il le trempa dedans et le tendit à Noré :
-'Tiens, mange-ça.
Elle eut un mouvement de recul :
-Heu...je crois pas, non.
-Ça va te guérir. Avec ça tu seras plus jamais malade.
La perspective de vivre quelques années de plus, lui donna un peu de courage. L'adolescente avança une main hésitante et prit le morceau de chair du bout des doigts. Elle inspira et l'avala tout rond. La peau était glacée, ce qui la fait frissonner en grimaçant :
-C'est froid.
Azaque s'avança toujours accroupi et posa sa main sur la joue de la jeune fille. Elle était glaciale. Il sourit en se relevant :
-On est tous comme ça.
Une pensée lui vint soudain, qui la figea sur place. Elle demanda d'une voix blanche :
-Est-ce que je vais devenir une Tiark, maintenant ?
Il éclata de rire :
-Ce n'est pas parce que tu manges du cheval que tu en deviens un.
Il lui sembla qu'elle devrait se contenter de cette réponse, aussi enchaîna-t-elle :
-Combien de temps je dois attendre pour que ça marche ?
Il haussa les épaules et pencha la tête à droite et à gauche en rythme en disant :
-Je...n'en...sais...rien...du...tout.
La jeune fille se demanda si lui-même n'était pas touché par une certaine folie. Il reprit sa marche :
-Suis-moi, je vais te cacher.
-Me cacher ? Je croyais que je devais être utile.
-Pas maintenant, la nuit tombe.
Elle fit confiance en son jugement et suivit docilement. Il l'emmena aux abords d'une rivière longée d'arbustes.
-Mets-toi là.
Il pointa du doigt un petit espace qui s'ouvrait sous les arbres bas. Avant de s'y glisser, Noré demanda :
-Si je t'aide, il faudra que tu m'aides à sauver mes amis.
-On verra demain. Il faut que je trouve une piste de gibier avant la transformation. Sinon, je risque de me retrouver près du village et là...attention les pattes.
Il faisait sans aucun doute référence aux pièges à loup.
-Tu prends de l'avance ?
-Les proies se font rares.
Elle réfléchit :
-Si les Tiarks soignaient les gens de la ville, peut-être qu'ils vous donneraient de la nourriture.
-Leur rendre des forces pour qu'ils me changent en carpette ? Hors de question ! En plus, j'ai un autre plan.
Il prit un air mystérieux, avant de s'éloigner. Noré dut se courber en deux pour passer sous les branches basses. Lorsqu'elle s'estima suffisamment éloigné, elle s'arrêta et s'assit. L'adolescente ne doutait pas qu'Azaque l'avait envoyé là pour la protéger des loups. Elle se demandait bien en quoi elle pouvait lui être utile. Inactive comme elle l'était, le froid la fit frissonner. Plus le temps passait, plus Noré pensait à Soria et Titian. En restant à ne rien faire, c'était du temps en moins à chercher à les sauver. Bientôt, le noir se fit total. Sans torche, ni fantômes pour l'éclairer, elle ne distinguait même pas son propre corps. Cependant, l'adolescente était résolue à agir. Elle ne savait pas encore comment, mais elle décida de sortir de sa planque. L'image du chemin emprunté s'était inscrit dans sa rétine. Veillant à bien se courber, Noré reprit le chemin en sens inverse. Les bras tendus pour prévenir d'un quelconque obstacle. Supposant qu'elle était sortie, elle se releva. Les branches la bloquèrent aussitôt. L'adolescente essaya de se souvenir du temps qu'elle avait mis avant de s'asseoir et de celui qu'elle avait mis pour revenir. Il lui semblait bien qu'elle aurait du être sortie de sous les arbres à présent. Sans céder à la panique, elle se résonna :
-Tu marches plus lentement, c'est pour ça.
Elle continua d'avancer. Le gargouillement de la rivière sur sa gauche la rassura. Au moins, c'était la bonne direction. Noré s'arrêta de nouveau et leva le bras à la recherche de branche. Comme il s'étendait dans le vide, elle se redressa. Une fois debout, la jeune fille resta sur place, le temps de réfléchir calmement à ce qu'elle devait faire ensuite. L'adolescente ne pourrait certainement pas se souvenir de la route empruntée avec Azaque. Elle décida de partir au hasard, en s'éloignant de la rivière, afin d'éviter de tomber dedans. Tournant le dos, au son du courant, Noré s'enfonça dans les bois, bras en avant. Elle progressait à petits pas dans une obscurité totale, se disant, déjà, que son idée n'avait pas été bonne et regrettant son abri sous les arbustes. Son pied droit se retrouva soudain retenu. Noré imagina facilement qu'il s'agissait d'une ronce. En se baissant doucement, elle la retira à l'aveugle, avant de se relever. Une fois debout, un détail la frappa brusquement. La jeune fille resta sans bouger pour vérifier, mais elle ne s'était pas trompée. Il n'y avait aucun son. Elle s'entendait marcher, respirer, rien d'autre. Noré pensa aux loups, aux pièges. Ils pouvaient être à moins d'un mètre d'elle sans qu'elle le sache. Elle ferma les yeux, s'ordonnant de sortir cette pensée de sa tête, les rouvrit. Cela ne faisait aucune différence. L'adolescente s'obligea à avancer, levant les yeux au ciel, espérant voir apparaître une quelconque luminosité. Quand elle vit une lumière, elle crut bien s'être trompé. Noré souhaitait tellement la voir que son esprit la lui montrait. Cela avait été une lumière blanche, comme celles qui apparaissent brièvement dans les nuages lors d'un orage. Noré s'immobilisa, la tête levée, plissant les yeux pour mieux voir. La lumière reparue. Des rubans d'argent qui se mouvaient comme des vagues lentes dans le ciel noir, plus loin devant elle. La jeune fille n'hésita pas. Elle avança droit dessus, accélérant légèrement le pas. Elle était presque en-dessous quand elle trébucha. L'adolescente laissa échapper un cri de douleur quand elle atterrit sur ce qui semblait être des galets. Le son d'une rivière lui vint de sa droite. Mais ce qui se trouvait devant elle accrocha son regard. Deux yeux gris luisaient dans le noir. Elle bondit sur ses pieds. Une voix l'empêcha de prendre ses jambes à son coup :
-Qu'est ce que tu fais là ?!
-Azaque ?
Elle vit les yeux se relever vers le ciel. Soudain, il hurla :
-Dégage !
En suivant le mouvement, Noré comprit qu'il tentait de courir vers elle. Un des traits lumineux descendit soudain du ciel et lui emprisonna les jambes. La lumière vive qui s'en dégageait permis à la jeune fille de distinguer Azaque. Au sol, le jeune homme essayait de se débarrasser de cette corde argentée. Plantant ses ongles dans le sol, il le raclait dans sa vaine tentative pour se libérer. Noré était figée et effrayée. Lorsqu'elle chercha l'origine de ce trait de lumière, il lui sembla, pendant une fraction de seconde, distinguer la lune dans le ciel. Des centaines de fil de lumière ondulaient dans toutes les directions. Certains, comme celui qui retenait Azaque, étaient tendus vers la terre. Sur le sol, la lumière s'était enroulée autour du Tiark, lui faisant un cocon. Il hurla de nouveau, tandis que l'iris de ses yeux devenaient deux traits verticaux :
-Fous le camp !
Cette fois, Noré réagit, prenant ses jambes à son cou. Trébuchant, se rattrapant à tout ce qui lui tombait sous la main. Elle tâtonnait dans le noir frénétiquement. Son épaule se cogna contre un tronc. Elle retrouva son équilibre de justesse et repartit. Bientôt, la forêt entière résonna de hurlement de loup. L'adolescente entendait la rivière, beaucoup plus proche, sans qu'elle sache où exactement. La réponse ne tarda pas. S'emmêlant les pieds, Noré tomba en avant. Elle tendit les bras pour se rattraper, mais, à la place du sol, ils s'enfoncèrent dans une eau glacée. Tout son corps suivi. Elle poussa un hurlement terrifié qui lui fit boire la tasse et battit furieusement des bras et des jambes pour rejoindre la surface, les mains tendues dans le noir à la recherche du talus. La jeune fille paniqua un instant en pensant qu'elle s'était tournée dans la mauvaise direction. Puis, elle sentit les feuilles et la terre sous ses doigts. Le corps devenu insensible et secoué de tremblement, il lui fut difficile de s'agripper à quoique ce soit. Quand enfin, Noré trouva une racine et qu'elle commença à se hisser hors de l'eau, un frottement lui parvint des bois. Elle s'arrêta net. Les yeux grands ouverts sur les ténèbres. Le frottement reprit, plus proche. La jeune fille repensa à ses blessures et se dit que l'odeur du sang, même séché, pourrait attirer les loups. Ils ne la repéreraient pas dans l'eau. Du moins, c'est ce que sa mère lui avait dit concernant les chiens. Plutôt que d'attendre de voir ce qui provoquait ce frottement, elle retourna dans le liquide glacial, forçant sur ses mâchoires pour ne pas claquer des dents. Elle attendit plusieurs minutes. Comme rien ne se manifestait, ne pouvant en supporter d'avantage, elle se hissa hors de l'eau, frigorifiée.
Noré avança en rampant quelques instants. Puis, se redressant, elle s'obligea à bouger. Peu à peu, ses jambes se réchauffèrent. Elle trépigna sur place, fit de grands mouvements des bras, secoua ses mains. Au bout d'un certain temps d'agitation, elle se sentit mieux. La jeune fille fut bien heureuse qu'il n'y ait pas de vent. C'est alors qu'elle se dit que son cirque aurait pu attirer l'attention, si ce n'était pas déjà fait. Aussitôt, elle se figea, l'oreille aux aguets. Mais les seuls sons qui lui parvinrent furent des hurlements plaintifs. Ne sachant plus que faire, effrayée au point d'envisager de retourner chercher refuge au village, l'adolescente se laissa guider par les plaintes. Tremblante et dégoulinante, les bras contre le corps, les dents claquantes. Elle avait repris une progression lente, trébuchant presque à chaque pas. Dans le ciel, les lumières avaient disparu. Noré ignorait où elle était quand elle stoppa, bouche bée par le spectacle qui se présentait sous ses yeux.
Des centaines de loups au pelage gris luminescent étaient éparpillés devant elle. Noré fit un pas en arrière, craintive. Puis, elle s'aperçut qu'aucun d'eux n'avançait. Ils restaient sur place ou se tordaient dans tous les sens comme s'ils tentaient de se dégager de quelque chose. Ils hurlaient leur douleur à la lune. La jeune fille chercha d'autres indices dans le noir sans y parvenir. Cependant, il devait s'agir de piège-à-loup. Par conséquent, dans son errance aveugle, elle avait finit par revenir au point de départ. Elle hésita sur la marche à suivre. Le fait d'imaginer qu'Azaque put être ici, juste sous ses yeux, se démenant comme un beau diable pour s'échapper, elle eut le cœur serré. Noré ne pouvait pas rester sans rien faire. Elle s'avança vers le loup le plus proche. Peut-être que si c'était Azaque, il la reconnaîtrait. L'animal, en la voyant arriver, se propulsa vers elle en claquant sa mâchoire. L'adolescente recula d'un bond et se retrouva au sol. Sentant l'herbe sous elle, Noré se rendit compte que des pièges pouvaient très bien être encore tendus. Bouger devint soudain trop risqué. Elle décida de rester assise où elle était. Espérant qu'aucun des Tiarks ne se libèrent, elle attendit le jour pour décider comment agir. Pour l'instant, fatiguée, frigorifiée, affamée et effrayée, elle planqua sa tête au creux de ses bras posés sur ses genoux et se mit à pleurer. Le hurlement des loups lui servant de berceuse sinistre, elle finit par s'écrouler.
Noré rouvrit les yeux pour tomber sur la gueule du loup allongé un peu plus loin. Elle se redressa dans un sursaut pour s'apercevoir que l'obscurité se retirait doucement. L'animal ne bougea pas et la jeune fille se demanda s'il n'était pas mort. Elle observa les Tiarks. Ils n'avaient pas cessé d'hurler et se débattaient encore dans une lutte stupide. Cependant, quelques uns attirèrent son attention. Noré se redressa en plissant les yeux pour être sûr de ce qu'elle voyait. Certains, comme celui allongé devant elle, restait calmement immobile, comme s'ils attendaient quelque chose. L'adolescente se souvint de ce que lui avait dit Azaque. Les loups retrouvaient une conscience humaine avant d'en retrouver la forme. Elle s'avança avec précaution du loup à proximité. Puis, elle s'arrêta et demanda :
-Vous m'entendez ? Ça va ?
Le loup la fixa avec des yeux aux iris rondes et humaines.