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Chapitre 24

Des pas précipités s'approchèrent de la tente. Mais Noré ne les entendit pas, hurlant de toutes ses forces. La peur lui avait enlevé toute capacité de raisonnement. Cependant, Sark, lui, les avait entendu. Il retira la main de la boucle de sa ceinture qu'il s'apprêtait à enlever et, se redressant, jeta la jeune fille au fond de la tente. Deux hommes entrèrent. La vue embuée par les larmes, l'esprit brouillé par la frayeur, empêchèrent la jeune fille de reconnaître Jdosté et Luse. Le premier lança à Sark après avoir jeté un coup d'œil à Noré :

-C'était quoi ces hurlements ?

-J'en sais rien. Je viens d'arriver et elle était comme ça.

Jdosté fixa la jeune fille recroquevillée et en larmes :

-Attendez dehors.

Sark obéit, mais Luse resta. Jdosté n'insista pas et s'avança vers l'adolescente. Elle le regarda s'approcher et ses yeux se posèrent sur le poignard à sa ceinture. Guidée par une fureur soudaine, elle se jeta sur le jeune homme. Celui-ci, surpris, chuta. Elle l'immobilisa en s'asseyant sur lui, s'empara du poignard et s'apprêtait à frapper quand Luse hurla :

-Arrête !

Elle s'immobilisa comme si le cri lancé d'une voix apeurée la rappelait à la raison :

-S'il te plaît, ma demoiselle, calme toi. Ne lui fais pas de mal.

Elle leva la tête vers le jeune homme. Il s'était agenouillé de telle façon qu'il lui aurait suffi d'une impulsion de ses jambes pour se jeter sur elle. Il avait les bras tendus en avant, paumes ouvertes comme s'il cherchait à calmer un animal. De l'anxiété et une légère frayeur sur le visage. Elle se calma assez pour lâcher le poignard. Quelques pensées se remirent en place. Jdosté la fixait calmement, son visage à lui exprimant une réflexion intense :

-Que c'est-il passé ?

Noré le laissa se relever et ouvrit la bouche pour lui raconter, mais Sark entra dans la tente. Elle se rétracta. L'homme demanda :

-Alors ? Il lui est arrivé quoi ?

Jdosté répondit sans la quitter des yeux :

-On en sait rien. Elle n'a rien dit.

Elle fixa le jeune homme à son tour. Concentrant ses pensées comme si elle espérait qu'il puisse les lire dans ses yeux. Il se contenta de dire :

-On va la ramener au campement.

Luse se releva :

-Tu viens, ma demoiselle ?

Elle posa son regard sur lui, mais ne bougea pas. Cependant, son esprit s'était éclairci et même si la peur était toujours là, elle était plus calme. Jdosté finit par dire :

-On va attendre dehors.

Ils sortirent sous la surveillance de Noré. Celle-ci attendit un peu. Pouvait-elle se risquer à les accompagner ? Elle ferait aussi bien de s'enfuir tout de suite, alors qu'ils ne s'y attendaient pas. Mais rien ne disait qu'ils ne se lanceraient pas à sa poursuite et que ce passerait-il si Sark la rattrapait en premier ? Elle se décida à les rejoindre dehors. Les hommes s'étaient éloignés de quelques mètres. En voyant la jeune fille, Jdosté lança:

-En route.

Il se mit en marche. Elle courut pour le rattraper afin d'éviter de se retrouver en arrière avec Sark. Celui-ci vint se placer à sa gauche. La jeune fille passa alors, derrière Jdosté et revint se mettre entre lui et Luse, dont elle agrippa le poignet dans un réflexe effrayé. Tout ce qu'elle avait à faire c'était d'éviter de se retrouver seul avec Sark. Pour cela, l’adolescente était bien décidée à rester agripper à Luse, durant des jours s'il le fallait. Le jeune homme posa les yeux sur elle, mais ne fit pas mine de se dégager. Tout en marchant Jdosté interrogea Sark :

-Dis moi ce que tu as vu.

-Bah, j'étais dans la forêt.

-Pourquoi ?

-Un besoin pressant.

-D'accord. Ensuite ?

-J'ai entendu crié, alors j'ai couru vers la tente.

-Tu es arrivé face à l'entrée ?

-Oui, j'ai pu voir un homme s'enfuir. Je suis entré et la petite s'est jetée au fond de la tente. Vous êtes arrivé quelques secondes plus tard.

Jdosté cessa de poser des questions et se plongea dans une profonde réflexion. Noré, qui fixait le sol des yeux, serra le poignet de Luse un peu plus fort. Ils étaient déjà aux abords du campement. Jdosté les mena à la tente du capitaine qui était identique à toutes les autres. La jeune fille ne prit pas le temps de se demander comment ils la différenciaient des autres. Elle s'inquiétait de ce qui allait arriver maintenant. Jdosté leur fit face :

-Luse tu viens avec moi. Sark, tu restes avec Noré.

La jeune fille s'agrippa des deux mains au bras de Luse et laissa échapper d'une petite voix :

-Non.

Un éclair de certitude traversa son regard:

Je pense que l'on devrait y aller tous ensemble finalement.

Le capitaine était penché sur des papiers, assis face à l'entrée de sa tente. Il leva la tête en les entendant entrer. La surprise se peignit sur son visage :

-Qu'y a-t-il Jdosté ?

Le jeune homme posa une main sur l'épaule de Noré et la poussa doucement. Celle-ci lâcha Luse avec regret et avança d'un pas timide. Le capitaine lui sourit pour la mettre en confiance :

-Qu'y a-t-il jeune fille ?

Elle ne dit rien. La jeune fille sentait la présence de Sark derrière elle et ses yeux qui observaient ses moindres gestes. Le capitaine attendit patiemment. Finalement, Luse vint à son secours. Il s'avança à son tour et posa une main réconfortante sur la tête de la jeune fille :

-On pense qu'elle s'est fait agressée.

Le capitaine se redressa :

-Agressée ?! Par qui ?

Jdosté posa sa main sur l'épaule de Sark en disant :

-Je pense qu'il s'agit de lui.

Le capitaine leva les yeux vers l'homme. Le visage de Sark se teinta de surprise mêlé de colère et d'inquiétude :

-Mais...c'est n'importe quoi ! Je vous ai dit que j'ai vu l'homme s'enfuir !

Une boule d'angoisse vint se coincer dans la gorge de Noré. Elle tentait de parler sans y parvenir. Le capitaine prit un ton grave pour dire à Jdosté :

-C'est une grave accusation. Vous savez la peine que vous encourez si elle s'avère fausse ?

Le cœur de la jeune fille s'affola. Elle ne pouvait pas laisser Jdosté être puni. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. Luse prit la parole :

-Capitaine, vous connaissez Jdosté. Il ne se trompe jamais.

Le capitaine regarda Luse :

-Il faut une première fois à tout.

-Non, c'est vrai.

Noré avait parlé d'une petite voix et en fixant les papiers posés sur la table. Elle se raccrocha à la main de Luse et, sans quitter les parchemins des yeux, elle raconta ce qui s'était passé plus tôt. D'une traite, sans reprendre son souffle. Il y eut un silence qui suivit ses paroles. Le capitaine soupira :

-Je ne vois pas quel serait ton intérêt de mentir jeune fille. Sark ?

L'homme était bouillonnant de rage. Tout ce qu'il trouva à faire fut de cracher sur Noré. Elle évita le cracha grâce à Luse qui la tira vers lui en agrippant son épaule. La colère se lut sur le visage du capitaine:

-Enfermez-le. Je vais envoyé un message au siège de la Métane. Quand à toi, jeune fille, je ne pense pas que tu devrais rester avec nous.

Jdosté et Luse saisirent Sark et le traînèrent dehors. Le capitaine invita Noré à s'asseoir sur un petit tabouret en attendant qu'ils reviennent. Il lui parla avec douceur, lui offrit à manger, ce qu'elle refusa.

-Ne t'inquiètes pas, je vais te faire accompagner dans un lieu sûr.

Elle se demanda où pouvait se trouver un tel lieu en Terres Sanglantes. Quelques minutes passèrent et les deux hommes revenaient dans la tente. Le capitaine leur dit alors :

-Je vous charge, tous les deux, de la mener chez les Vemepyres. Elle y sera en sécurité.

Noré se demanda si elle pouvait se risquer à parler des Saldrians. Ils pouvaient sans doute la ramener à eux. Cependant, ils restaient des chevaliers de Métane et bien qu'ils soient ici pour se trouver des alliés, rien ne disait que les Saldrian faisaient parti du nombre. C'était prendre le risque d'amener des ennemis à leur campement. L'adolescente se résolut à les suivre. Elle trouverait un moyen de retrouver Soria et Titian. D'autant plus qu'ils devaient la chercher aussi.

Luse et Jdosté saluèrent:

-Nous partons de suite.

Noré ne se fit pas prier. Elle bondit sur ses pieds et vint aux côtés de Luse :

-Les Vemepyres ? Qui sont-ils ?

-C'est un peuple qui vit sous terre. Ils sont inoffensifs tant que l'on ne fait rien contre eux. Ce sont des alliés de confiance.

Elle regarda Jdosté qui s'affairait à remplir un sac de nourriture.

-Que serait-il arrivé à Jdosté s'il avait accusé à tort un autre chevalier ?

-La prison en Métane.

En les voyant approcher, Jdosté lança à l'attention de Noré :

-Le voyage ne sera pas long. On devrait être chez les Vemepyres à la tombée de la nuit. J'ai pris de quoi déjeuner. En route.

Voilà qui était rapide, mais elle ne s'en plaignait pas. Ils s'apprêtaient à sortir du campement lorsque le capitaine les héla :

-Attendez ! Une dernière chose.

Il s'avança à grands pas vers Noré :

-J'ai remarqué que tu portais un bracelet. Jdosté m'a dit que c'est ta mère qui te l'a offert ?

-Légué serait plus juste, en fait.

-Je peux l'examiner de plus près ?

Noré se méfia instantanément. Cependant, il ne lui avait pas donner de réel raison pour cela. Elle haussa les épaules et tendit son bras. Le capitaine saisit délicatement le bijoux avec son index et son pouce. Luse étouffa un cri, attirant l'attention de l'adolescente. Lorsqu'elle le regarda, le jeune homme s'était tourné vers Jdosté avec l'expression d'un homme qui a réalisé quelque chose, mais demande confirmation. Son compagnon répondit en hochant la tête d'un air grave. Le cœur de Noré se mit à battre la chamade et elle demanda au capitaine :

-Vous connaissez ce bracelet, n'est ce pas ? Il fait quoi ?

-Comment s'appelait ta mère ?

Elle fut un peu désarçonnée par la question et finit par répondre :

-Kalia Dint. Pourquoi ?

L'homme ferma les yeux :

-Je vois.

Il se tut, puis rouvrit les yeux et fixa la jeune fille :

-Écoute-moi bien. J'ignore dans quelles circonstances exactes tu t'es retrouvé en Terres Sanglantes, mais tu devrais rester avec les Vemepyres.

-Dites-moi ce que vous savez sur ce bracelet.

-Disons que j'ai connu ta mère lorsqu'elle même portait ce bracelet.

-Il sert à quoi ?

-Fais ce que je te dis et reste chez les Vemepyres. Tu y seras en sûreté. Jdosté, Luse, je compte sur vous.

-Non ! Dites-moi à quoi il sert !

Le capitaine fit demi-tour en l'ignorant. Elle aurait voulu lui courir après, mais Luse la retint :

-Viens, allez.

Ils se mirent en marche. Elle leur cria :

-Répondez ! Vous aussi vous savez quelque chose !

Ils continuèrent de marcher. Luse lui sourit, mais ne dit rien. Noré les suivit en soupirant, comprenant que eux non plus ne répondraient pas à ses questions. Elle resta quelques pas en arrière, observant le paysage. Ce n'est qu'à cet instant qu'elle eut le temps de réaliser à quel point il était normal, par rapport à ce qu'elle s'imaginait lorsque sa mère lui racontait, le peu qu'elle savait sur les Terres Sanglantes. La jeune fille avait imaginé des terres brûlées, sans aucune nature. Mais il y avait des forêts et de ce qu'elle avait vu, rien ne les différenciait de la nature des Métane ou Sinia. Les arbres étaient verts et feuillus. Les plantes colorées, les fleurs parfumées. L'adolescente posa ses yeux sur les deux hommes devant elle. Ils se retournaient régulièrement pour voir si elle était toujours là. Brusquement, Luse poussa un cri et se mit à courir sur la droite. Noré avait sursauté. Elle rallongea le pas pour rejoindre Jdosté:

-Qu'est ce qu'il se passe ?

-Ne t'inquiètes pas, ça lui arrive de temps en temps.

Luse revint, avec à la main, une plume noir et blanche qui devait faire la moitié de l'avant bras de la jeune fille. Le garçon détacha un fil de la manche de la tunique qu'il portait sous son armure et s'agenouilla devant elle. Tout en attachant la plume à une mèche de cheveux derrière son oreille, il lui dit :

-Une plume de Harpie. C'est rare d'en trouver. On dit que ceux qui en porte surmonteront tous les obstacles qui se présenteront à eux. Je pense que tu en auras besoin, ma demoiselle.

Elle sourit et caressa la plume qui pendait derrière son épaule. Jdosté leva les yeux au ciel :

-Allez. En route.

Ils se remirent à marcher. Noré resta entre eux et ils parlèrent de tout et de rien. Luse continuait de les faire rire. Ils s'arrêtèrent dans une clairière pour manger, puis repartirent. Lorsque la lumière s'assombrit, ils avaient atteint une prairie qu'ils commencèrent à traverser avant de stopper au beau milieu. Elle regarda les deux hommes :

-On ne continue pas ?

Jdosté observait le sol :

-C'est là.

Luse cria :

-Nous sommes des chevaliers de la garnison du capitaine Pakt. Nous avons signé un traité de paix avec votre roi.

Noré nota un mouvement sur la droite, trop loin pour qu'elle puisse distinguer quoique ce soit. Et soudain, le sol se mit à trembler. Luse attrapa le bras de la jeune fille pour lui éviter une chute. Dans un bruit de tonnerre, la terre devant elle commença à se soulever. Ébahie, la jeune fille vit sur plusieurs mètres, le sol se déchirait lentement s'ouvrant sur un passage obscur. En regardant vers le haut, elle aperçut qu'une dalle de pierre immense était cachée par la terre et les herbes. Sur la gauche et sur la droite l'ouverture pouvait tenir trois basilics alignés, la hauteur aurait pu en tenir deux l'un sur l'autre. L'adolescente était bouche bée. Elle allait demander si les Vemepyres étaient des géants mais elle aperçut deux ombres s'avançant par l'ouverture. Elle se figea sur place en reconnaissant Algol et l'autre homme qui l'avait secouru dans la ville.

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