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Noré resta un temps à nager sur place, cherchant Soria des yeux. Devant elle, Titian avait accéléré son rythme. C'est lorsqu'il enveloppa le garçon que Noré aperçut le brouillard. Elle voulut l'appeler, mais elle eut le sentiment que cela ne servirait à rien. L'angoisse l'emprisonnait sans vraiment savoir pourquoi. La jeune fille nagea un peu et s'arrêta de nouveau. Le mur de brume avançait rapidement et était déjà à quelques centimètres d'elle. L'adolescente leva la tête. Le brouillard s'élevait jusqu'au ciel noir qui recouvrait les terres.
Soudain, quelque chose s'enroula doucement autour de sa taille. Baissant les yeux, elle aperçut de minces filets de brume s'échappant du mur et s'avançant vers elle. Noré tenta de reculer, mais les fils de jetèrent sur elle emprisonnant bras et jambes. Cette fois, la jeune fille hurla pour de bon quand ils l'entraînèrent dans la brume, après tout devint noir.
Noré se réveilla sur un sol jonché de feuille morte. Elle se leva, frigorifiée et entourée de brume. L'adolescente appela Titian et Soria, mais personne ne répondit. La perspective de mourir de froid ne l'enchantant guère, elle se mit en marche. Elle ne pouvait voir qu'à moins de deux mètres devant et une chose l'inquiétait encore plus. Noré ne se trouvait pas sur une plage, ni même dans un endroit proche de l'eau. Elle était sur la terre ferme et ne s'y était certainement pas retrouvé toute seule. La jeune fille guettait le moindre bruit. Puis, elle se rendit compte qu'il y avait un craquement. Brusquement, elle se retourna. Rien. Noré marcha un temps à reculons et baissa les yeux. Recula, encore. C'était bien ce qu'elle pensait. Les feuilles mortes craquaient sous ses pas.
Cela ne fit qu’accroître son angoisse. Avec toute cette humidité, elles ne devaient pas craquer. Noré observa les alentours avec plus d'attention, mais il n'y avait rien à voir. Juste un blanc oppressant tout autour. Elle se remit en marche, essayant d'étouffer le bruit de ses pas sans y parvenir vraiment. Les bras serrés contre sa poitrine, la tête rentrée dans les épaules, elle marchait de plus en plus vite. La seule pensée qui la hantait à présent, c'était de sortir du brouillard. Soudain d'autres craquements approchèrent.
Noré s'assura que ce n'était pas ses propres pas et que son imagination ne lui jouait pas un tour. Face à elle, quelque chose approchait. Son premier réflexe fut de fuir de l'autre côté, mais si cela était Titian ou Soria, elle les perdrait à nouveau. La jeune fille choisit de rester sur place, espérant distinguer quelque chose avant qu'on ne lui tombe dessus. Une ombre se découpa dans la brume. Un homme, de ce qu'elle pouvait voir, mais elle ne pouvait distinguer de qui il s'agissait. L'homme courait vers l'adolescente et elle finit par reconnaître un des pirates. Sans doute avait-il, lui aussi, choisi l'option de sauter du navire avant d'être dévoré par une harpie. Noré commença à reculer, prête à prendre la fuite, mais le pirate chuta. Il se releva en titubant et hurla en la voyant, le visage terrifié :
-Aide-moi ! Il arrive ! Il est...
Sa phrase se noya dans un hurlement inhumain. Il roula sur le doc, battant l'air de ses bras comme pour chasser une monstre invisible. Soudain, ses yeux furent arrachés et se mirent à voler en l'air. Noré hurla et prit ses jambes à son cou. Mêlé aux cris du pirate, il lui sembla entendre un rire. Mais la brume était toujours là, partout autour d'elle pour guetter le moindre mouvement. La panique l'envahit peu à peu et elle fit de son mieux pour ne pas pleurer. Sa tête résonnait encore des hurlements du pirate et du rire qu'elle avait entendu. Noré port la main à son cou pour utiliser la pierre de Xilanos, juste la tenir dans sa main l'aurait rassuré. Elle ne trouva rien. Le souvenir de Titian lui arrachant le collier lui revint. La jeune fille fixa la brume, passa nerveusement la main dans ses cheveux, sur son visage comme si cela pouvait la réveiller d'un cauchemar. Tremblante, elle se décida à se remettre en marche.
Noré marchait à pas lent, prenant deux fois plus de précaution. Elle s'arrêtait sans cesse, immobile, écoutant, puis repartait. Bientôt, une nouvelle forme apparut dans le brouillard. La jeune fille s'arrêta, retenant sa respiration. La forme resta sans bouger, à même le sol. Noré s'approcha avec d'infinies précautions et s'arrêta de nouveau. La forme était étrange. Ce n'est qu'en s'approchant encore qu'elle vit qu'il s'agissait d'un homme et ce qui le rendait si étrange, c'est qu'il n'avait plus ni bras ni jambes. Elle détourna le regard, vivement. Noré se demanda quelques secondes si elle faisait bien de continuer dans cette direction, avant de poursuivre. Si elle espérait pouvoir sortir de la brume, mieux valait qu'elle continue tout droit. La jeune fille contourna le cadavre, s'efforçant à regarder ailleurs. Elle reprit sa marche.
Un rire résonna au loin. Noré s'arrêta d'un coup, le temps de vérifier la distance qui l'en séparait. Il y eut des hurlements d'effroi et de souffrance, puis tout redevint silencieux. Elle se remit à avancer. Partout le brouillard la cernait, toujours aussi épais, rien ne pouvait lui permettre de se repérer. La jeune fille tremblait sans cesse, mais elle ne savait plus si c'était le froid ou la peur. Elle voulait sortir et c'est tout ce qui comptait, la seule pensée qui la faisait avancer.
Dans sa progression, Noré croisa un bras abandonné à moitié dévoré. Un corps sans tête, dont une des jambes n'avait pas complètement été arrachée. L'articulation du genoux était visible, détachée. Certains tendons tenaient encore, tandis que les muscles étaient déchirés. Noré sentit un poids monter de son ventre à sa gorge, sa langue se fit lourde et elle se courba en deux pour vomir. L'adolescente se ressaisit rapidement, s'essuya la bouche et contourna le corps. Tandis qu'elle reprenait sa trajectoire, une pense terrifiante lui vint à l'esprit. Et si l'île était immense ? Si la traverser devait prendre des jours ? Il n'y avait rien à boire, rien à manger. Rien qu'un sol plat jonché de feuilles mortes et la brume. Sans oublier la créature riante qui s'y terrait. Noré se mit à pleurer de terreur sans s'arrêter de marcher. Elle essuyait ses yeux sans cesse pour tenter de garder un minimum de visibilité, étouffant ses sanglots du mieux qu'elle le pouvait.
Au bout d'un certain temps, Noré distingua une ombre debout. Elle se reprit, essuya ses dernières larmes et renifla. Elle attendit de voir si l'ombre bougeait. Comme ce n'était pas le cas, elle avança avec précaution. La jeune fille grimaça en entendant les feuilles craquaient sous ses pas.
-Qui est là ?
Elle aurait reconnu cette voix entre mille. Encore méfiante, elle l'interpella :
-Titian ?
Sa voix était faible, mais l'ombre sembla l'avoir entendu, car elle se retourna en s'étirant et s'avança. Titian apparut, se grattant la tête :
-J'en ai retrouvé une sur deux, je tiens une bonne moyenne.
Noré fut tellement soulagée qu'elle se jeta sur lui pour l'enlacer. Le jeune homme dit d'un ton morne :
-OK, retrouvailles, séance câlin. Maintenant, tu me lâches et on cherche Soria.
L'adolescente obéit avec un sourire :
-Tu viens d'où ?
Elle montra la direction qu'elle avait prise du doigt.
-Je marche tout droit. Je me suis dit que je finirais par arriver quelque part. Toi, tu viens d'où ?
-De nulle part.
-Comment ça ?
-Je me suis réveillé là et j'ai pas bougé.
-Tu... tu as entendu... qu'on te tombe dessus ? C'est ça ?
-Oui, mais ton plan est mieux. On va par là, alors ?
Titian se mit en marche. Noré vint à son côté et ils continuèrent en ligne droite. Ils étaient silencieux, non pas qu'ils n'aient pas de question, mais c'était comme si l'opacité du brouillard commandait le silence. Ils marchaient comme dans une bulle au-delà de laquelle il n'existait rien. Au loin, le rire résonna. Ils s'arrêtèrent tout net. Noré dit dans un souffle :
-Je l'ai déjà entendu avant.
-Chut.
Elle se tut. Titian tourna la tête sur la gauche, puis revint face à elle.
-Ça se rapproche.
Noré tendit l'oreille. En effet, il lui sembla que le rire était plus proche.
-Bon, on ne va pas attendre ici.
Il se mit à courir. La jeune fille lui emboîta le pas, mais il s'arrêta au bout de quelques mètre. Elle en fit autant et demanda :
-Qu'est-ce qu'il y a ?
-C'est quoi ça ?
Titian fixait un point dans la brume. Pourtant, elle ne voyait rien. Noré s'apprêtait à demander de quoi il parlait, quand le garçon s'était mis à reculer, en criant de plus en plus fort :
-Non ! Tu ne peux pas être là ! Non !
Il fut jeté au sol. Noré chercha frénétiquement de quoi il parlait, mais ne voyait toujours rien. Il hurlait, se débattant comme le pirate qu'elle avait vu plus tôt. Une évidence s'imposa. Il allait mourir, une chose invisible allait lui arracher les yeux et les membres. Horrifiée, il lui fallut un immense effort de volonté pour s'approcher du garçon et lui crier :
-Il n'y a rien ! Titian ! C'est dans ta tête ! Il n'y a rien !
Mais des marques de griffure apparurent sur le torse du garçon. Déchirant ses habits, tranchant la chair. Elle bredouilla :
-C'est pas possible. C'est pas possible.
Dans un sursaut brutal, le pirate se releva, prit sa dague et se mit à trancher l'air de coup féroce. Noré recula pour se mettre hors de portée, mais elle ne fut pas assez rapide et un des coups l'atteignit au bras. Elle grimaça de douleur et regarda la plaie sous son épaule. Brûlante et profonde. Noré s'inquiéta de savoir si ça avait atteint l'os. Les hurlements de Titian lui firent reporter son attention sur lui. La jeune fille s'avança prudemment, parlant le plus calmement possible, les bras en avant dans un geste apaisant :
-Titian ? Titian, s'il te plait, écoute-moi. Titian ?
Le pirate croisa son regard une fraction de seconde. Ce fut suffisant. Noré avait vu la folie dans ses yeux. Elle l'observa qui continuait à s'agiter dans le vide, le sang dégoulinant de sa poitrine. La jeune fille ignorait ce qui se cachait dans la brume, ce qui avait attaqué le pirate, mais il avait suffi de quelques secondes pour que la créature lui fasse perdre la raison. Noré voulut à nouveau tenter de la raisonner. Elle s'avança encore, mais le garçon fit un brusque demi-tour et la jeune fille reçu le pommeau de sa dague sur la tempe. La douleur lui traversa le crâne une seconde et elle s'écroula.
D'abord, il y eut la berceuse, celle que sa mère lui chantait quand elle était petite. Noré n'ouvrit pas les yeux tout de suite, se demandant encore si c'était réel. Puis, on lui caressa le front. Elle ne douta plus et ouvrit les yeux. Allongée sur le sol, la tête posé sur les jambes repliées de sa mère qui la regardait en souriant. La jeune fille attendit que sa vision devint plus nette, mais elle ne s'était pas trompée. La douleur à sa tempe se raviva :
-Maman ?
La femme lui sourit. Mais petit à petit, le jeune fille nota quelque chose d'étrange. Le corps de sa mère commença à se secouer comme si elle retenait un fou rire. Le sourire s'agrandissait encore et encore. Beaucoup trop, jusqu'à atteindre chacune de ses oreilles, découvrant de petites dents pointues. Un instant, Noré fixa le visage ainsi défiguré de sa mère. Et lorsque ses yeux commencèrent à sortir de leurs orbites, la regardant intensément, Noré se leva dans un sursaut et se mit à courir.
L'adolescente ne se demanda pas ce que c'était. Elle ne se demanda pas par où aller, ni où était Titian. Elle courait tout droit à travers la brume, sans réfléchir. Courir le plus vite possible, c'est tout ce qu'elle voulait faire, tout ce à quoi elle pensait. Noré accorda juste un coup d'oeil par-dessus son épaule. La créature était là. La poursuivant, courant à quatre pattes comme le ferait un lièvre. Souriant jusqu'aux oreilles, riant comme une démente. Ses yeux exorbités fixant son dos. Une terreur profonde s'empara du cœur de Noré et elle courut plus vite. Elle priait pour voir le bout de cette île, se jeter dans l'océan, échapper au rire de la créature. La jeune fille faisait de grandes enjambées, mais ses poumons étaient déjà douloureux. L'air froid lui donnait l'impression d'avoir un énorme glaçon dans la gorge. Le rire résonnait tout autour d'elle, à tel point qu'elle douta que la créature soit encore derrière elle. Cette chose pouvait surgie de n'importe où. Pourtant, Noré ne ralentit pas. Ce n'était que son imagination, c'était toujours derrière. Si la jeune fille changeait d'allure, elle mourrait. Le souffle commençait à lui manquer lorsque deux ombres se distinguèrent dans la brume.
Au fur et à mesure, Noré aperçut deux hommes. Ils la regardèrent arriver surpris, se demandant sans doute ce qui lui arrivait. Elle passa entre les deux sans même ralentir. La jeune fille avait eu le temps de s'éloigner que de quelques pas lorsqu'elle entendit les hurlements. Le rire ne la poursuivait plus. Un regard par-dessus son épaule la renseigna sur le fait que la créature n'était plus là. Mais elle continuait de courir. Puis, ses jambes s'affaiblirent et elle se sentit tomber en avant. Noré eut l’impression que cela se passait au ralenti. Elle vit le sol se rapprocher. Ses jambes refusaient de reprendre leur course. Elle tendis les bras pour amortir la chute et se retrouva à terre. La jeune fille resta allongée sur les feuilles mortes. A bout de souffle, en sueur. Le silence l'enveloppait, la brume l'étouffait. Mais elle ne devait pas rester sur place. Les hurlements des deux hommes s'éteignaient, la créature se remettrait en chasse. Noré s'obligea à se relever et elle se remit en marche. A la peur et au froid s'ajouta la fatigue. Elle ne tiendrait pas longtemps avant de craquer. Elle respira profondément pour retrouver un semblant de calme. L'oreille aux aguets, le visage épuisé, elle marchait sans se détourner de la direction choisie.
A nouveau, une silhouette se distingua dans la brume. Noré retint un hurlement et fut tenter de faire demi-tour. Finalement, elle avança doucement, parce qu'il y avait encore une chance que ce soit Soria ou Titian. Progressivement, Noré aperçut le dis de Titian. Elle eu un léger rire de soulagement et courut vers lui. Il se retourna en entendant les feuilles craquées sous les pas. La jeune fille s'arrêta et le fixa, cherchant à voir s'il allait mieux. Il lui rendit son regard, puis il commença à sourire et son corps se mit à tressauter dans un rire contenu. La jeune fille recula sans se rendre compte qu'elle pleurait. Un rire sinistre monta de la gorge du pirate, sa bouche s'étirait jusqu'à ses oreilles. Et sans attendre plus longtemps, elle fit demi-tour et reprit sa course, tandis que le rire dément résonnait de nouveau. Noré savait qu'elle ne pourrait pas continuer à courir éternellement. Elle se dit qu'elle ferait aussi bien d'abandonner et d'attendre que la créature la tue. Pourtant, la jeune fille ne pouvait s'y résoudre. Même en sachant qu'il était peu probable qu'elle sorte de cette brume, même en sachant qu'elle ne pourrait pas échapper à la créature éternellement.
Soudain, de nouvelles formes apparurent devant elle. Choisissant de s'arrêter brusquement, son pied glissa, elle tomba. Noré se redressa aussitôt sur un coude pour regarder derrière elle, persuadée que la créature allait bondir. Il n'y avait rien. Elle plissa les yeux, scrutant la brume. La chose n'était plus là. A quel moment avait-elle disparu ? Elle n'aurait su dire non plus, à quel moment le rire s'était tu. Elle en profita pour reporter son attention vers l'avant.
Les formes s'étaient avancés, elle put distinguer cinq femmes. D'une grande beauté, certaine avait la peau noire. La jeune fille pensa aux Rhosay dont venait Hëdjik et aux Saldrians. L'une d'elle s'accroupit devant Noré et prit sa tête dans ses mains, l'obligeant à la regarder dans les yeux et lui murmura :
-Ferme les yeux. Efface peur et tristesse. Elle les sent et te suis grâce à cela. Ferme les yeux et pense à quelque chose qui t'apaise.
Noré hocha la tête. La jeune femme la poussa doucement dans le cercle qu'elle formait avec les autres femmes. Puis, elles reprirent leur marche. Doucement, silencieusement. Noré n'osa pas poser de question. Tout ce qu'elle savait c'était qu'en suivant ces femmes, elle sortirait de cette île et qu'elle était plus en sécurité maintenant. Noré n'en guetta pas moins les moindres bruits. Sa peur ne s'était pas totalement effacée, son cœur battait encore trop vite. Elles marchèrent un certain temps, les femmes semblant savoir où aller. Puis, deux nouvelles formes apparurent. Instinctivement, Noré s'arrêta. Une main dans son dos la poussa. La jeune fille leva les yeux vers la Rhosay qui lui fit un signe de tête pour avancer. Bientôt, elles furent suffisamment près pour reconnaître qu'une des silhouettes était assise, une autre allongée. En s'approchant encore, Noré reconnut la longue chevelure noire et la robe rouge de Soria. La jeune fille aurait pu crier de joie, surtout quand elle aperçu le pantalon marron élimé, la chemise et les cheveux châtains de Titian. La Saldrian était agenouillée au sol, la tête du garçon sur ses jambes. Elles les yeux fermés, une mains posée sur ceux du pirate, l'autre cramponnant celle du garçon posée sur sa poitrine ensanglantée. Il bougea légèrement et Soria renforça la pression sur ses yeux. Noré ne comprenait pas ce qu'il se passait. Dans le même temps, le groupe s'était arrêté. La jeune fille chercha une réponse auprès des femmes qui l'entouraient, mais elles restèrent droite, les yeux fermés. Elle voulut appeler Soria, mais, alors, elle vit les cheveux de la jeune femme s'agiter comme s'il y avait eu du vent, alors qu'il n'y en avait aucun. Tandis qu'elle se demandait ce que cela pouvait être, les paroles de la Saldrian la frappèrent. Ferme les yeux. Ils avaient tous les yeux fermés. La créature était de nouveau invisible et elle était là. C'était son souffle qu'elle voyait dans les cheveux de Soria. Soudain, Noré la vit le temps d'un flash, à quatre pattes, les yeux exorbités plongeant dans les siens et son sourire sordide. L'adolescente sursauta et ferma les yeux aussitôt. Elle devait penser à quelque chose d’apaisant. Elle se remémora des souvenirs joyeux avec sa mère. La jeune fille sentait le souffle nauséabond de la créature sur son visage, mais elle ne se mit pas à rire. Elle ferma les yeux de toutes ses forces, se concentrant au maximum. Bientôt, il n'y eut plus rien. Noré se risqua à ouvrir un œil. La créature avait disparu.
Noré vérifia qu'elle n'était pas aux alentours et se détendirent un peu. Soria avait ouvert les yeux et fit un geste au groupe en les apercevant. Avec des gestes lents, la jeune femme se leva mettant le bras droit de Titian sur ses épaules pour le soulever. Une Rhosay la rejoignit et fit de même avec le bras gauche. Soria eut l'air soulagé de voir Noré. Celle-ci vint à ses côtés et elles reprirent leur marche silencieuse. Titian n'était qu'à demi-conscient et les forçait à ralentir. Les deux femmes peinaient à le porter.
Noré ignorait combien de temps ils avaient marché. Mais quand elle entendit le clapotis des vagues qui se brisent sur la berge, elle eut toutes les peines du monde à se retenir de courir. Et quand elle discerna des barques dans la brume, elle crut bien pleurer. Sans se précipiter, les femmes se divisèrent et montèrent dans les petites embarcations. La jeune fille se retint de les presser, elle s'attendait à voir surgir la créature à tout moment. Elle s'aperçut combien elle s'était convaincu qu'elle ne quitterait jamais cette île. L'adolescente fut séparée de Soria et Titian. Les Saldrian et les Rhosay firent avancer les barques lentement à travers la brume qui s'étendait encore sur l'eau. Même tandis qu'ils s'éloignaient, Noré guetta le brouillard. La créature allait surgir, bondir sur la barque. Penchée sur le rebord, elle l'aperçut soudain. La jeune fille se rejeta en arrière en retenant un cri. Une Rhosay se pencha sur elle pour lui dire :
-Elle ne va pas dans l'eau.
Noré rassembla son courage pour dévisager la créature. Assise comme un chien avec toujours la même expression. Elle semblait humaine, mais un humain extrêmement maigre, tout en os. Ses yeux presque hors de leurs orbites les regardaient s'éloigner. La jeune fille se détourna, mais sentit ce regard dans son dos. Son rire les poursuivit jusqu'à ce qu'ils sortent enfin de la brume et seulement alors, Noré se sentit en sécurité.
Durant leur voyage en barque, elle leva les yeux au ciel et resta intriguée. Le ciel était noir, comme une nuit sans étoiles. Pourtant, quand Noré regardait les alentours, elle y voyait suffisamment. Aussi clairement qu'une journée orageuse, mais il ne faisait pas noir. Il n'y avait ni soleil, ni lune. Elle n'aurait su dire si c'était le matin ou le soir, ni combien de temps elle était restée sur l'île. Ce cauchemar lui avait paru durer des jours. Son regard se porta sur la barques où se trouvaient Soria et Titian. La jeune femme le tenait contre elle et avait repris sa main. Noré vit ses lèvres bouger comme si elle lui parlait doucement.
Au loin, l'adolescente finit par distinguer une nouvelle île, constituée d'un désert gigantesque. Elles l'atteignirent et débarquèrent. Elles aidèrent Soria à porter Titian. Laissant les barques sur le rivage, elles se mirent en marche. Une fois passée la dernière dune, Noré découvrit un campement et dévora du regard tout ce qui l'entourait. Des tentes de toile plus ou moins grandes étaient éparpillées. Toutes de couleur différente, donnant à l'endroit une gaieté inattendu dans ces terres. Les enfants jouaient. Les femmes se parlaient en riant. Les hommes s’entraînaient. Cela faisait longtemps que Noré n'avait pas ressenti une atmosphère si saine et paisible. Elle resta un instant sur place, pour en profiter. C'était comme s'ils ignoraient que sur une île pas si loin que cela se trouvait une créature terrifiante. Elle entendit une des Rhosay dire à Soria :
-Je vais prévenir ton frère de ton retour.
La jeune femme hocha la tête et concentra de nouveau ses efforts pour maintenir Titian debout. Noré suivit la femme du regard et la vit entrer dans une tente rouge non loin d'eux. Quelques secondes plus tard, une voix d'homme rugissante de colère en jaillit :
-Soria !
La Saldrian jeta un coup d'oeil rapide à la tente :
-D'accord. Tala, tu peux me remplacer, s'il te plait ?
L'interpellée sourit et prit sa place auprès du pirate. Soria la remercia avant de prendre ses jambes à son cou, au moment où un homme surgissait de la tente. Il lui ressemblait tellement qu'il n'était pas difficile de deviner que c'était son frère. L'homme repéra de suite sa sœur qui s'enfuyait et s'élança à sa poursuite en hurlant :
-Soria ! Reviens ici tout de suite ! Tu crois aller où comme ça ?!
Noré se demanda ce qu'il se passait, s'il avait l'intention de faire du mal à sa sœur. Mais tout autour d'elle, on souriait et riait. Un homme s'exclama même :
-J'espère qu'elle court toujours aussi vit qu'avant.
Certainement, il n'y avait pas de quoi s'inquiéter. Une fois rassurée de ce côté, Noré reporta son attention sur Titian. Les femmes le conduisirent sous une tente à leur droite, bleue celle-ci. A l'intérieur des piliers de bois tendaient la toile. Des peaux d'animaux qu'elle ne connaissait pas étaient étendus sur tout le sol. Aucun endroit n'avait été ménagé pour faire du feu, car malgré le ciel noir et la luminosité grisâtre, l'air était chaud et sec, sans vent. Elles l'allongèrent au fond de la tente. Puis, on soigna ses blessures. Noré resta près d'elle pour soigner la blessure sous son épaule :
-Ça va laisser une cicatrice, mais ça va aller.
Elles avaient fini d’administrer les soins et étaient sorties se laver les mains dans un bac d'eau près de la tente, quand un Rhosay s'approcha. Il semblait assez âgé et les femmes le saluèrent avec respect. Noré qui était resté dans la tente l'entendit demander :
-Je viens d'apprendre que Soria était revenue. Hëdjik est avec elle ?
La jeune fille sursauta en entendant le prénom de l'Alianis. Elle avait bien sûr fait le rapprochement lorsque Soria lui avait dit que Rhosay et Saldrian vivaient ensemble. Il ne lui était cependant, pas venu à l'esprit qu'elles se connaissent. Aucune des jeunes femmes ne répondit. Noré sortit alors, et s'approcha de l'homme :
-Moi, je l'ai rencontrée.
L'homme la regarda en fronçant les sourcils :
-Qui es-tu petite ?
-Je suis Noré Dint. J'ai rencontré Hëdjik chez les Auriens.
L'homme l'observa sans comprendre. Elle comprit qu'ici, ils ne devaient pas tellement connaitre les peuples de Métane, alors elle précisa :
-C'est des enfants qui vivent dans les forêts du Nord. Les Alianis sont des femmes qui vivent avec eux. Hëdjik les avait rejoint lorsque je l'ai rencontré.
L'homme lui sourit :
-Suis-moi, veux-tu ? Tu vas tout me raconter sur ce que peut bien traficoter ma fille.
Elle jeta un regard à la tente où se trouvait Titian. Comme il restait toujours inconscient, elle pouvait bien suivre l'homme sans risque. Il y avait peu de chance qu'il se réveille dans l'immédiat. Ils traversèrent le campement, passant par un grand emplacement laissé vide. Noré y vit un immense tas de bois, sans doute pour faire du feu dans la soirée. Le temps devait s'adoucir à l’approche de la nuit. Elle leva la tête. Avec un ciel pareil, elle aurait été incapable de dire s'il faisait jour ou nuit. Le Rhosay la mena à une tente à la toile verte. L'intérieur était identique à celle où avait été soigné Titian. Il la fit s'asseoir face à lui.
-Bien. Raconte-moi. Comment as-tu connu ma fille ?
Elle lui parla de manière plus approfondie des Auriens et des Alianis et, sans préciser ce qui l'avait mené dans les forêts du Nord, raconta sa rencontre avec Hëdjik. Quand elle eut fini, l'homme eut l'air soucieux :
-Une Alianis... alors, elle ne prévoit pas de revenir.
Noré ne sut que répondre et préféra ne rien dire. Il demanda encore quelques précisions et quand il fut satisfait de ces nouvelles, il la laissa partir.
En sortant de la tente, elle s'était attendue à ce qu'il fasse plus sombre ou plus frais, mais rien n'avait changé. Décidément, la jeune fille n'arrivait pas à savoir comment les habitants des Terres Sanglantes pouvaient se repérer dans le temps. Elle flâna un moment dans le campement, explorant tous les recoins avec plaisir et aussi parce qu'elle était perdue. Noré ne savait pas quel chemin ils avaient suivi pour aller à la tente du père de Hëdjik. Après les tensions extrêmes des dernières heures, la marche lui fit un grand bien. Elle s'arrêtait près de toutes les tentes bleues pour vérifier si c'était celle où se trouvait Titian, puis repartait tranquillement. Noré eut même le temps de se rendre compte qu'elle mourrait de faim. Sans se presser, elle finit par retrouver la bonne tente. La jeune fille reconnut les cinq femmes qui les avaient sorti de la brume et prenaient soin du pirate. Elle s'avança vers la tente, se demandant si Titian était réveillé. A cet instant, Soria et son frère revinrent. A sa démarche, Noré comprit que la colère du jeune homme ne s'était pas apaisée et c'est avec une fureur apparente qu'il entra dans la tente où se trouvait Titian.