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Les réactions se firent lentement. Chacun réalisant ce qui venait d’être dit peu à peu. Miral s’approcha pour donner un léger coup à Ylios :
-Au moins, on sait que ce ne sera pas toi.
Seih et Gialema n’était pas loin et approuvèrent l’affirmation du python d’un signe de tête. Ylios eut un rire hésitant, ignorant s’il devait être soulagé ou inquiet de ce qui les attendrait dans le futur. Ce fut également la principale source de discussion des gens qui les entouraient. Qu’allait faire la Libellule si son Futur devait devenir un tyran ? Pourquoi n’avait-il rien fait lors de la première prédiction ?
Lorsque ses parents se mirent en mouvement, accompagnés par ceux de Tremon et de ses trois autres amis, Ylios suivit. Les adolescents se laissèrent distancés, préférant se concentrer sur leur propres théories que d’écouter celles des adultes. Seih fut la première à proposer :
-Vous croyez que la prédiction a changé avec le temps ? Que la première était bénéfique et que c’est pour cela que la Libellule n’a rien fait ou dit ?
Miral suivit cette idée :
-Le Futur deviendrait mauvais en grandissant ? C’est possible, je pense. S’il a des problèmes, des trucs comme ça.
Ylios demanda à son tour :
-Mais vous croyez qu’il va se passer quoi maintenant ?
Seih supposa :
-Je pense que ça réduit grandement le nombre de Futur. Ta marque pourrait disparaître d’ici demain. La Libellule va essayer de trouver celui ou celle qui est concerné.
-Et ensuite ?
Personne ne put répondre à la question du jeune lion. Ils n’avaient pas le souvenir que ce genre de situation est déjà eu lieu et ignoraient donc comment le dirigeant allait réagir. Comme une habitude, les deux groupes se dirigèrent vers la grande maison d’Ylios. Les adultes s’installèrent tout en discutant, préparant du thé tandis que les enfants montèrent directement dans la chambre du garçon.
-Vous pensez qu’il pourrait le faire arrêter ?
Assis en cercle sur son lit, les adolescents levèrent les yeux sur Gialema. Tremon qui, même sur l’espace restreint du lit, réussissait à se tenir à l’écart, dit sans hésiter :
-Il pourrait le faire tuer.
L’attention se tourna vers lui et, une fois la surprise passée, Seih concéda :
-C’est vrai. Il n’aurait qu’à attendre qu’une nouvelle fournée de Futurs naissent.
Miral eut un rire :
-C’est pas des gâteaux. C’est pas parce qu’il se débarrasse du Futur qui doit être que des nouveaux vont naître l’année suivante. Il se passera quoi s’il meurt avant que d’autres Futurs naissent.
Ylios intervint :
-En fait, ça ne m’étonnerait pas que ça se passe comme Seih le dit. S’il n’y a plus de Futurs, d’autres naîtront et si le dirigeant meurt, je ne crois pas que ça change grand-chose.
Tremon hocha la tête :
-Le conseil dirigera en attendant de former les Futurs.
Miral fronça le nez :
-Vraiment ? Ce serait si facile ? Donc la Libellule peut effectivement le tuer.
Ylios reprit :
-Cela me paraît un peu radicale quand même. C’est un ado, pas un criminel.
Tremon glissa d’un ton rêveur :
-Pour l’instant.
Voyant les mines abattues de ses amis, Gialema lança une nouvelle supposition :
-Peut-être qu’il le fera emmener pour le former plus tôt. S’il l’éduque dès maintenant, on pourra éviter la prédiction, non ?
Tremon répondit sur le même ton distrait qu’auparavant :
-Peut-être pas.
Ylios finit par se tourner vers lui :
-Je t’aime parce que tu es quelqu’un d’optimiste et d’encourageant.
-C’est marrant, tu m’insupporte exactement pour les mêmes raisons.
La voix de Tremon était encore plus lointaine et son regard s’était perdu au lopin. Revenant à ses amis, le jeune lion répondit à leurs regards interrogateurs :
-Laissez tomber, il a décroché. On continue de déprimer ou on fait autre chose ?
Seih proposa aussitôt :
-La plus haute tour du monde ?
L’approbation fut générale et Ylios alla ouvrir le coffre qui se trouvait dans un coin de sa chambre. A l’intérieur, un tas de morceaux de bois taillé. Depuis l’enfance, le groupe s’évertuait à les utiliser pour construire une tour. Ils ajoutaient de nouveaux morceaux chaque fois qu’ils se promenaient en forêt. Comme Gialema passait son temps à jeter des regards à Tremon qui n’avait pas bougé du lit, Ylios la rassura :
-Ne t’inquiètes pas. Il n’aimera pas jouer avec nous, il s’amuse plus à regarder.
Il abattit une main sur la frêle épaule de la jeune fille en ajoutant d’un air désespéré, presque au bord des larmes :
-Crois-moi. Des années, des années j’ai essayé de jouer avec lui, mais non. Il n’y a rien à faire. Je finissais toujours par me parler tout seul.
-La ferme, Ylios.
Le jeune lion sécha des larmes invisibles en serrant les lèvres, guère étonné que Tremon ne revienne parmi eux alors qu’il faisait l’idiot. Miral avait déjà commencé à déverser le contenu du coffre sur le sol :
-Allez, on s’y met.
Comme chaque fois, après de nombreuses délibérations sur la forme à donner à la base, ils se mirent au travail en discutant. Seih se plaignait encore que ses parents, deux papillons, aient développé une passion pour les légumes.
-Je veux bien qu’ils mangent ce qu’ils veulent, mais moi, j’ai besoin de viande.
Miral plaça une pièce avec précaution comme la tour prenait de la hauteur :
-Ils doivent trouver bizarre qu’un cygne mange de la viande.
-Le cygne, il fait bien ce qu’il veut, mais moi, je veux de la viande.
Gialema demanda d’une voix douce :
-Tu leur en a reparlé ?
-J’arrête pas ! Mais ils disent qu’ils oublient à chaque fois.
Ylios sourit :
-Mais du coup, tu continues de manger chez Gialema ?
-Évidemment, dès que je peux.
Seih allait poser un bâton, mais retint son geste soudain choqué :
-Tu ne savais pas ? Tu écoutes quand on parle au moins ?
Ylios rappela :
-J’ai d’autres choses à penser figure toi.
Miral s’impatienta :
-Seih, pose ta pièce.
La jeune fille l’ignora :
-Je suis triste que la vie compliquée de tes amis ait si peu d’importance à tes yeux.
Ylios pointa Tremon du pouce :
-Tu veux qu’on compare le compliqué ?
Seih s’inclina en signe d’excuse. Au tour d’Ylios, Tremon l’empêcha de poser sa pièce en disant :
-Tu devrais la mettre plus à gauche.
Le lion répliqua :
-Tu ne sais même pas où je veux la mettre.
-Sur la droite. Ça va tomber.
Ylios secoua la tête :
-Pfff, n’importe quoi.
Avec un regard en coin vers Tremon, il décala sa main sur la gauche, l’air de rien. Ses trois amis le jugeant du regard.
-Quoi ?
Miral posa une main sur son épaule :
-Il faut que tu apprennes à assumer tes choix.
Seih acquiesça vigoureusement :
-Rebelle-toi contre l’autorité. Tu es l’autorité.
Ylios haussa les sourcils :
-Je peux savoir pourquoi vous murmurez ?
Miral se rapprocha pour lui souffler à l’oreille :
-Parce qu’il nous fout la trouille.
Les deux filles secouèrent la tête de haut en bas. Gardez vos conseils alors. Il leva les yeux au ciel et fit signe à Gialema que c’était son tour. Pendant un temps, ils restèrent concentrés et silencieux, jusqu’à ce que Miral s’exclame :
-Vous savez qu’il y a un poisson ?!
Son cri soudain fit sursauter les adolescents et Seih manqua de renverser la tour en lâchant la pièce qu’elle tenait :
-Bon sang, Miral, t’es pas obligé de gueuler.
Le garçon rit :
-Désolé. Mais c’est vrai. Dans les plaines apparemment.
Ylios essaya d’imaginer la scène de la première expérience et finit par demander :
-Comment il fait alors ? Je veux bien croire qu’il y ait de l’eau dans la plaine, mais c’est pas pratique.
Gialema proposa :
-Peut-être que ses parents ont déménagé près d’un point d’eau.
Miral ajouta :
-Ou il se promène avec un pot plein d’eau.
Ils rirent en continuant leur jeu. Leurs parents ne tardèrent pas à les appeler pour dîner. Ils descendirent s’installer le long de la large table de la salle à manger. Les adultes avaient également changé de sujet depuis un moment et durant le repas, personne ne fit allusion à la prédiction ou aux mesures que devraient prendre la Libellule.
La soirée s’éternisa jusqu’à ce que les parents de Gialema déclare :
-Nous devrions rentrer, il faut que nous allions chercher les jumelles tôt demain matin.
Ce fut le signal de départ. Parents et enfants discutèrent encore le temps d’atteindre la porte, puis, avec des promesses que l’on se verrait le lendemain, la maison tomba dans le silence. Il ne restait que Ylios, Tremon et leurs parents.
-La chambre d’ami est prête si vous le souhaitez.
La mère d’Ylios se dirigeait déjà à l’étage sans attendre la réponse. La question était purement rhétorique. Le matin même, la mère de Tremon avait avoué son inquiétude vis à vis de son fils dont les crises semblaient augmenter ces derniers temps. Savoir qu’il serait obligé d’être avec Ylios pour la nuit, la rassurerait sûrement.
Comme chacun allait se coucher, Tremon s’étala sur le lit après avoir enfilé un pyjama d’Ylios. Celui-ci râla, debout, cherchant à tirer la couette de sous le corps de son ami :
-Non, mais allez, pas ce soir. Je suis fatigué.
Il savait bien que Tremon faisait semblant de dormir pour se venger de devoir dormir ici.
-C’est même pas ma faute en plus.
L’adolescent tenta de se libérer une place, mais Tremon semblait peser une tonne. Au désespoir, Ylios hurla :
-Maman ! Tremon recommence !
Sa mère répondit depuis sa propre chambre :
-Roh, vous avez quel âge, franchement ?!
Le père de Tremon répliqua depuis la chambre d’ami :
-Tremon ! Ce n’est pas ton lit, compris ?!
Le garçon roula sur le côté et Ylios s’allongea précipitamment en marmonnant :
-C’est même pas ma faute d’abord.
Il entendit Tremon ricanait.
-Je connais une vengeance qui te fera pas rire.
Ylios bondit sur Tremon, refermant bras et jambes autour du corps du garçon :
-Ha ha ! Tu fais moins le malin là !
Tremon saisit les bras du lion pour l’empêcher de le lâcher et roula encore vers le bord du lit. Prit dans son propre piège, Ylios ferma les yeux en se sentant tomber au sol et lâcha un grognement quand Tremon, toujours dans son emprise, lui tomba dessus. Ylios se frotta les côtes en grimaçant avant de réaliser que son ami s’apprêter à reprendre toute la place sur le lit.
-Ah non hein !
Le jeune lion saisit la jambe de Tremon à portée de main et le tira de toutes ses forces. Le Test glissa en emportant couette et oreillers. Ylios le lâcha pour sauter sur le lit :
-Je t’ai eu !
Loin de chercher à remonter, Tremon s’installa à même le sol avec son buton. Ylios frissonna en demandant :
-Je peux avoir un oreiller au moins ?
L’adolescent fit semblant de dormir. Le jeune lion agrippa un oreiller, mais Tremon le maintint contre lui sans même ouvrir les yeux. Comme Ylios s’acharnait, le Test se redressa soudain pour tirer brusquement l’oreiller. Surpris, le lion bascula en avant, sa jambe allant taper une petite étagère qui lui tomba dessus.
-A-ouch.
-Ça va ?
Ylios rit pour répondre à Tremon qui l’aidait à se dégager. Venant des deux autres chambres occupées, des voix tonnerre :
-C’est fini, oui ?! Dormez maintenant !
Après avoir rangé l’étagère, les deux garçons retournèrent sagement sur le lit, retenant des rires et se moquant des réactions de leurs parents. Tremon remit oreillers et couette tandis que Ylios murmurait :
-N’empêche qu’on se ferait pas engueuler, si t’arrêter de faire l’idiot à chaque fois.
Tremon se contenta de sourire en se couchant. Ylios lui tira la langue avant de se détourner et s’endormir.