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Chapitre 17

-On est dans la prison, là ?

Pour toute réponse, Noré vit Lulienne entrer d'un bond dans la pièce. Elle observa avec attention. Le sol à droite et à gauche, jusqu'à atteindre le milieu de la pièce, était jonché de sacs, tonneaux, cordes et divers objets balancés là, qui étaient soit cassés, soit inutiles. La pièce carrée était pourvue sur le mur opposé à eux, d'un petit escalier de pierre menant à la porte. Une petite lucarne au plafond éclairait faiblement l'endroit. Lulienne se tourna vers eux :

-Bien. Nous allons nous diviser. Les recherches seront plus rapide...

Titian coupa aussitôt :

-Les recherches ? Vous n'avez fait que repérer la prison ?

Elle fronça les sourcils :

-Comment cela ?

Soria posa une main sur l'épaule du pirate :

-Je pense que ce que Titian veut dire, c'est que l'on est en droit de supposer que quand vous parliez de repérage, vous parliez du bâtiment, mais pas des cellules et que, par conséquent, nous allons nous retrouver à errer dans des couloirs plein de gardes pour les chercher ?

Lulienne affirma avec assurance :

-Pas plein de garde. L'exécution est publique, la plupart d'entre eux surveille la foule. Si les prisonniers essaient de s'échapper, ils pensent que c'est par là que cela se passera.

Noré vit les mâchoires du pirate se crispait. Il ferma les yeux en inspirant profondément :

-Alors, ça... alors, ça, c'est... vraiment...

Soria compléta :

-Un moyen d'adoucir une réponse désagréable que je n'aime pas vraiment.

-Exact.

Noré sentit la peur monter :

-Mais vous avez au moins une carte, non ? Vous savez où on est en ce moment, au moins.

-Ça va aller, ne t'inquiète pas. On se divise en deux groupes. Soria,  Noré et moi, Qoerus et Titian...

-Bah, fais pas cette tête.

Le voleur suppliait sa sœur du regard. Celle-ci jeta un regard méfiant à Titian et changea :

-J'irais avec Titian. Qoerus, tu vas avec elles.

-Pourquoi je suis pas avec elles ?

-On n'a plus le temps.

-D'accord.

Avec précaution Lulienne et son frère gravirent l'escalier et s'approchèrent de la porte. Tout en les rejoignant, Titian revint à la charge :

-Juste pour information, si je meurs, je veux que l'on sache que je n'étais pas d'accord avec ce plan.

Soria éclata de rire et écrivit dans le vide :

-Ci-gît Titian, qui n'était pas d'accord avec le plan.

-Exactement.

Même Noré se permit un rire. Lulienne fit volte face et leur intima le silence à l'aide de grands gestes furieux.

-Les gardes vont nous repérer.

Titian marmonna avec mauvaise humeur :

-Je croyais qu'il y avait pas de garde.

Soria retint un rire, puis elle prit Noré par l'épaule :

-Reste près de moi.

Ce simple geste rassura la jeune fille. Ils se tapirent derrière la porte. Lulienne l'ouvrit brièvement :

-Il y a deux couloirs. Titian, on va à gauche.

-Oui, M'dame.

Elle attendit quelques secondes avant de se lancer. Le pirate suivit. Qoerus prit la place de sa sœur derrière la porte. Il l'entrouvrit et passa la tête :

-C'est bon.

Ils sortirent et avancèrent dans le couloir sur leur droite. De grands vitraux ornaient le mur de gauche éclairant le couloir de couleur pâles. Sur la droite, des tentures aux motifs rouges étaient suspendues. Noré était perplexe :

-Ce n'est pas vraiment la vision que j'avais d'une prison.

-Moi non plus. Qoerus, serait-il possible que nous soyons dans le mauvais bâtiment.

Il leur jeta une regard incertain.

-Les cellules doivent être dans les étages inférieurs.

-Et nous sommes à quel étage ?

Ils avaient atteint un premier croisement. Sans répondre, le garçon leur fit signe de se coller au mur. Des pas approchaient. Deux gardes apparurent. Qoerus se jeta sur eux. L'un des gardes eut le réflexe de reculer d'un pas, mais le second reçu le gant en plein ventre. La lumière le parcourut et il s'écroula. Soria se glissa derrière le premier et, lui plaquant une main sur la bouche, l'égorgea.

-Il faut planquer les corps.

Noré regarda autour d'elle et ouvrit une porte au hasard. C'était un petit bureau, vide. Ils les glissèrent dedans. Soria soupira :

-Qu'est-ce que cela aurait été si tu n'avais pas foiré ta mission de repérage.

Désireux de se faire bien voir, il fit la remarque :

-Il y aurait eu plus de garde dans les couloirs. Là, il y en a beaucoup qui surveillent la foule parce qu'ils croient que l'on s'y cache.

-Oui, je sais. On continue.

Ils arrivèrent à une arche, derrière laquelle le couloir rétrécissait. Des éclats de voix leur parvinrent. Qoerus se plaqua dans le coin gauche, Soria entraîna Noré dans le droit. Ainsi cachés par les piliers de l'arche, quand les voix furent suffisamment proches, Qoerus se prépara à bondir, mais la Saldrian l'arrêta d'un geste de la main. Elle se pencha rapidement pour repérer leur position exact. Elle prit un bracelet, se leva, fit face aux gardes et lança l'anneau doré. Noré entendit le sifflement du bracelet qui fendait l'air, puis le son des têtes qui roulaient sur le sol. Enfin, l'anneau revint et Soria le remit à son poignet. Noré se leva et chercha une porte ouverte. Cette fois, elle découvrit une espèce de petit placard. Soria et Qoerus traînèrent les corps, laissant des marques ensanglantés sur le sol.

-Va chercher les têtes.

La jeune fille fit la grimace. Elle avait bien espéré échapper à cette corvée. Elle s'en acquitta avec une grimace de dégoût et essayant de penser à autre chose. Lorsqu'ils eurent cachés les corps, ils se dirigèrent vers la porte au fond du couloir. Un couloir partait sur la gauche, sur la droite un escalier en colimaçon descendait. Qoerus s'y engagea. Le couloir de l'étage inférieur était démuni de toute décoration. Cela rassura Noré, car cela ressemblait déjà plus à un lieu de détention. Ils rencontrèrent deux autres gardes avant d'atteindre un nouveau croisement. Le couloir s'étendait tout droit et se coupait sur la droite et la gauche. Qoerus s'était déjà engagé lorsqu'il se rejeta, brusquement, en arrière, repoussant Soria. Noré retint un cri quand celle-ci lui écrasa les pieds. Elle murmura :

-Qu'st-ce qu'il se passe ?

Le voleur était tendu ;

-Il y a un garde devant la porte au fond du couloir gauche.

-Une chance pour que ce soit les cellules ?

-Je pense.

Soria prit un bracelet entre ses doigts, se mit au milieu du couloir et l'envoya. Qoerus et Noré la rejoignirent. Le garde gisait, le crâne fendu. Le voleur siffla :

-Vraiment pratique.

Ils avancèrent vers la porte. Qoerus donna un coup de poing de sa main ganté et elle s'ouvrit docilement. De l'autre côté, Titian et Lulienne se tenaient devant une des nombreuses cellules du couloir. A l'autre bout du couloir, une porte, sans doute celle qu'ils avaient emprunté. Le pirate leur lança :

-Encore heureux qu'ils pensent pareil. Je nous voyais déjà courir partout à votre recherche.

Soria haussa les épaules :

-En même temps, il est rare que les cellules soient dans les étages supérieurs.

Titian reprit :

-En même temps, il est rare que les prisons aient des étages supérieurs sans cellules.

Il regardait le frère et la sœur avec mécontentement :

-Rassurez-moi, vous n'êtes pas les cerveaux de la famille.

-Ça suffit, maintenant !

Noré sursauta. La voix furieuse venait de la cellule devant laquelle ils se tenaient. Un homme grand, d'âge mûr se tenait derrière les barreaux. Titian le montra du menton :

-C'est leur père.

Elle le salua, mais l'homme renifla avec dédain :

-Un pirate et une Saldrian, c'est tout ce que vous avez trouvé ?

-Calme-toi. Ils sont venus nous sortir de là.

L'homme devait être légèrement plus jeune que le premier. Qoerus les présenta, pendant que Lulienne sortait de sa botte une tige en fer. Elle la tordit et s'appliqua à ouvrir la porte :

-C'est notre oncle. A côté notre mère et notre grand-mère. 

La mère s'était approchée de sa fille et la conseillait à travers la grille sur la manœuvre qu'elle était en train d'effectuer. Le visage de Qoerus se décomposa :

-Où sont les autres ?

C'est son oncle qui répondit :

-Ils ont avancé l'exécution. Une partie de la famille est en route vers l'échafaud.

Soria demanda :

-Qui dont ceux qu'ils ont emmené ?

Le père énonça :

-Mon fils aîné et sa fille. Ainsi que le mari et le fils de Lulienne.

Noré vit soudain Lulienne sous un nouveau jour. Elle observa l'adolescente qui ouvrait, maintenant, la porte de la cellule avec fierté et eut du mal à se l'imaginer en mère de famille. Les quatre prisonniers sortirent. La mère parla pour la première fois :

-Où sont les basilics ? Nous allons les utiliser pour aller à l'échafaud.

Lulienne approuva :

-C'est ce que nous avions prévu au cas où l'on serait arrivé trop tard. Par ici, suivez-moi.

Lulienne ouvrait déjà la marche quand Soria énonça tout haut la question que Noré se posait tout bas :

-Je croyais que les basilics ne supportaient pas la surface ?

Qoerus sourit :

-Ils ne la supportent pas, ils peuvent tout de même y rester brièvement. Mais, là, ils vont creuser très  vite et...

-Qoerus !

Il se ratatina sous la voix de son père et rejoignit sa famille. Noré saisit la manche de Titian :

-Et nous ? Qu'est-ce que l'on fait ?

-C'est vrai ça ! On veut notre or !

La famille s'arrêta. Lulienne l'apaisa :

-Vous l'aurez à notre retour. On se retrouve au débarras.

Titian ne l'entendait pas de cette oreille :

-Et vous comptez les détacher comment ? Je ne suis pas expert, mais quand on pend les gens, ils ont comme une sorte de corde autour du cou.

Lulienne devint hésitante :

-Oui... mais on va trouver un moyen.

Le père ouvrit la bouche pour parler, quand Qoerus le coupa dans son élan :

-Les bracelets de Soria !

Ils se tournèrent vers lui, pour le moins surpris par son énergie soudaine. Il expliqua :

-Ce sont des lames. Elle les envoie et ils reviennent comme s'ils pensaient par eux-même.

Le père eut l'air perplexe :

-Et ?

-Elle pourrait couper les cordes de loin.

Il était frénétique. Titian ricana :

-Eh bien, ça doit pas lui arriver tous les jours d'avoir une idée.

Le garçon l'ignora et poursuivit :

-Il lui faudrait trouver un endroit d'où elle pourrait couper les cordes au moment où les trappes s'ouvriront.

Noré réagit tout d'un coup :

-Quoi ?! Vous la laissez derrière ?

Soria posa la main sur sa tête d'un geste apaisant :

-Ça va aller. Pense à l'or.

Titian tapa dans ses mains :

-Bien parlé !

Le père de Qoerus conclut :

-Dépêchons, nous n'avons plus le temps.

Soria ressortit en courant par là où elle était arrivée. Tandis que les voleurs prenaient le chemin opposé. Titian et Noré restèrent au milieu du couloir. Le pirate hésitait. Noré en profita pour glisser :

-Titian, nous devrions aller avec elle, non ? Elle aura peut-être besoin d'aide.

Il fit la grimace :

-Non. C'est pas avec les gardes qu'il y a dans le couloir qu'elle risque quelque chose. On va plutôt veiller à nos intérêts en suivant les voleurs.

Noré regarda la porte par laquelle la robe rouge avait disparu. Elle avait un mauvais pressentiment.

Soria fit quelques pas et s'arrêta pour réfléchir. Elle se décida à remonter à l'étage supérieur. Là, la jeune femme s'approcha d'un des vitraux. Elle mit ses mains en coupe pour tenter de voir l'extérieur. Malgré la couleur verte du carreaux, elle put distinguer une foule agglutinée en bas. La cour était bondée. L'échafaud était du côté le plus éloigné de la fenêtre. Trop loin pour atteindre les cordes avec un de ses bracelets. La Saldrian releva le regard. La cour était entourée par le bâtiment. Elle s'éloigna du vitrail. D'après ce qu'elle avait vu, il lui suffirait de poursuivre dans le couloir pour atteindre un endroit plus pratique au lancé. La jeune femme se mit à courir. Ses pieds nus rendaient la course discrète. Sans prendre le temps de vérifier la présence de garde, ne comptant que sur ses réflexes si elle devait tomber dessus.

Soria tourna sur la droite, s'arrêta quelques secondes pour vérifier à travers le vitrail, l'endroit où elle se trouvait et reprit sa course. A droite, de nouveau. Là, elle fut inquiète. Le couloir se terminait sur une porte. Le bâtiment était, finalement, coupé en deux. Si la distance n'était pas bonne, elle devrait faire demi-tour et elle doutait que le bourreau attende jusque là. Arrivée au fond du couloir, la Saldrian regarda encore à travers les verres teintés et soupira de soulagement. L'endroit était suffisamment près. Cependant, un autre problème se présenta. Elle ne pouvait briser le vitrail sans attirer l'attention. Les débris tomberaient sur la foule et tous lèveraient les yeux pour voir d'où cela provenait. Elle posa la main sur le verre froid, comme en espérant qu'il fondrait à son simple contact. Son regard revint sur la porte à sa gauche.

Celle-ci devait mener à une pièce et là, il y aurait peut-être une fenêtre. Elle se jeta sur la poignée. Fermée, évidemment. Soria cracha un juron en donnant un coup d'épaule. La porte s'ébranla. Elle n'était pas épaisse et plutôt vieille. La jeune femme analysa la serrure de plus près. Elle était fragilisée par la rouille. La Saldrian sourit. Elle n'était certainement pas aussi douée que Lulienne en crochetage, mais elle avait sa propre méthode. Soria prit un bracelet, actionna le mécanisme, invisible à l’œil nu, pour sortir la lame et donna un coup tranchant sur la serrure. Suivi d'un second et celle-ci s'écroula. Un dernier coup d'épaule et la porte s'ouvrit. La jeune femme se retrouva dans une petite pièce remplie de poussière. L'air sentait le renfermé et le moisi. La Saldrian ne s'attarda pas et fonça droit sur une petite fenêtre à sa droite. Elle saisit la poignée, la fenêtre résista. Bandant ses muscles, Soria tira plus fort et la fenêtre s'ouvrit dans un grincement. Elle passa la tête dehors. L'échafaud se tenait juste en contrebas sur la gauche.

Les prisonniers, les mains attachées dans le dos, se tenaient debout. Soria les observa. Un homme de grande taille, une jeune fille qui devait avoir quinze ans. Les cheveux blonds et la peau pâle, sans aucun doute le frère et la nièce de Lulienne et Qoerus. Près d'eux, un homme robuste aux cheveux noirs et un garçon de deux ans environ qui avait les cheveux de son père. On avait eu la bonté de le faire monter sur un siège, afin qu'il soit à hauteur de la corde. Le discours présentant les accusations se termina. On leur passa les cordes autour du cou.

Analysant la situation en un coup d'oeil, elle prévu deux bracelets. La fenêtre était trop étroite, cependant, pour qu'elle pu lancer correctement. Revenant dans la pièce, elle repéra une petite table qu'elle rapprocha de la fenêtre, toussant dans la poussière envolée. La Saldrian y posa divers objets, principalement des vieux livres pour faire du poids. Elle s'assit sur le rebord de la fenêtre, le dos rond pour passer par la fenêtre. La jeune femme cala une de ses jambes sous la table et la replia autour du pied. Elle se pencha en arrière et, après s'être assurée que la table ne bougeait pas, elle se pencha à l'extérieur. Le corps tendu, presque à l'horizontale. Déjà, le bourreau posait ses mains sur la manette qui actionnerait les trappes. Le bourreau jeta un regard vers un homme que Soria ne pouvait voir, puis il hocha la tête.

Il poussa une manette. La Saldrian envoya les anneaux une fraction de seconde avant que les trappes ne s'ouvrent. Les condamnés tombèrent et les armes formèrent une courbe croisés avant de revenir. Le bourreau resta un moment tétanisé. Du regard, il parcourut les façades. Lorsqu'il aperçut la fenêtre ouverte, il la montra à un autre homme qui fit appeler les gardes. Puis, le bourreau se pencha au-dessus d'une des trappes. Les prisonniers avaient disparu dans un trou béant.

Soria se mit à courir. L'alarme était donnée et les couloirs n'allaient pas tarder à grouiller de soldat. Les voleurs retournèrent à l'entrée du tunnel qui débouchait dans le débarras où Titian et Noré les attendaient en faisant les cent pas. En les voyant revenir, Titian s'exclama :

-Quand même !

Lulienne descendit de sa monture pour leur parler :

-Venez. Dépêchez-vous.

Noré lança un regard perdu vers Titian qui traduit sa pensée :

-Soria n'est pas encore là.

-Nous n'avons pas le temps d'attendre.

Noré proposa :

-On n'a qu'à aller la chercher.

Lulienne regarda par-dessus son épaule comme attendant des ordres venant de l'obscurité du tunnel. Elle finit par dire :

-Si vous y allez, sachez que l'on ne va pas attendre indéfiniment. On partira bientôt avec ou sans vous.

Titian se gratta la tête, avant de retourner vers les escaliers :

-C'est ça.

Noré salua Lulienne et le rejoignit.

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