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Rien
Rang : Esclave
...ne pas parler, ne pas rire, ne pas bouger… Les yeux ouverts dans l’obscurité, il frissonnait. Les esclaves n’étaient pas d’ordinaire séparés de leur maître, mais il n’y avait pas de chambre pour quatre non plus. Ils s’étaient retrouvés dans les vieilles chambres sous les toits et Elférad partageait sa chambre avec un inconnu. On n’avait certainement pas remis en place l’électricité ou le chauffage. Rien se leva. Au contact du sol glacé sous ses pieds, un frisson lui remonta le long de l’échine, secouant tout son corps. Ne pas danser… mais cela l’aidait à réfléchir, à se calmer, à chasser la culpabilité. Une musique se joua dans son esprit et il esquissa quelques pas de danse. La nuit était le seul moment où il pouvait se souvenir de Lyert. Parfois, il aurait préféré subir les tortures qui conditionnaient les esclaves, leur faisant renier leur existence même. Cela aurait été plus facile, mais aurait retiré le mérite de supporter tout cela volontairement. Ils ne reviendraient peut-être jamais dans les bonnes grâces d’Elférad, cependant ils auraient tout tenté.
L’héritier d’or était furieux contre eux, à nouveau. En prenant leur vie et en devenant esclave, ils s’étaient imposés à l’héritier d’or pour cette nouvelle année. Neghttris avait sûrement deviné que les parents d’Elférad auraient suffisamment pitié d’eux après cet acte pour le persuader de les emmener. Contrairement à Ze, ils s’étaient retrouvés au fond de la salle de classe et sous les toits.
Lyert avait blâmé Neghttris à leur retour dans le clan, mais cela n’avait duré que peu de temps. Il n’était pas du genre à ignorer ses propres fautes. Le jeune homme avait eu des doutes tout du long, n’avait jamais vraiment cru à la culpabilité d’Elférad. Pourtant, une voix n’avait cessé de lui murmurer : « Et si c’était vrai ? » Il avait douté, avait laissé agir Neghttris, ne s’était pas opposé à Matior, alors qu’il savait pertinemment qu’une discussion aurait pu tout résoudre.
Rien s’arrêta de danser et la culpabilité le submergea aussitôt. Ne pas danser… il était même incapable de se tenir à une consigne aussi simple. On toqua doucement à la porte. Le seul point positif de leur situation, c’était que personne ne se souciait d’enfermer des esclaves la nuit. La porte s’ouvrit et Néant apparut agitant les mains, signant ses paroles:
-Tu dansais ?
Ils n’avaient pas le droit de parler, mais il n’était pas dit que des esclaves ne pouvaient pas communiquer. Les trois avaient opté pour le langages des signes qu’ils avaient créé, lorsque, enfants, ils jouaient aux espions.
-Tu as entendu ?
-Le plancher craquait, oui. Fais attention quand même. Ils pourraient t’entendre en dessous.
Rien n’y croyait pas tellement, mais il savait que la prudence était essentielle pour eux. Néant fit signe de passer dans la chambre suivante. Rien prit sa mince couverture et le suivit. Vide les attendait, assis sur son lit, dos au mur, les genoux sous le menton. Les deux esclaves vinrent s’installer à ses côtés, se serrant en recherche de chaleur.
-Vous croyez que l’on peut aider pour la mission ?
-Je crois. Mais avant, est-ce que l’un de vous a trouvé Gzadien ?
Rien et Vide secouèrent la tête. Après les événements qui avaient divisé le clan, les chefs avaient présenté leurs excuses, avouant qu’ils avaient fait passer leur fils avant le clan. Avouer leurs erreurs publiquement leur avait rattaché la majorité des familles. Cependant, ils avaient dû renoncer à réintroduire la famille de Gzadien chez les Juéllits.
Malgré tout, les parents de l’héritier d’or n’avaient pas caché pour autant qu’ils laisseraient Gzadien faire sa seconde et troisième année. Ils l’avaient fait entrer à l’école, ce n’était pas leur genre de le priver d’une opportunité qu’ils lui avaient eux-mêmes donné. Leur sincérité avait réaffirmé leur statut et le clan n’avait élevé aucune opposition à cette idée. Cependant, Neghttris leur avait raconté que les partisans avaient tenté de le ramener de leur côté à plusieurs reprises, sans que son refus ne soit accepté. La situation du clan était donc toujours instable malgré les efforts des chefs et les esclaves devaient agir avec précaution. Vide répondit :
-Je l’ai vu dans la salle commune, hier. Il entrait dans la salle de la classe Moineau.
Néant sembla réfléchir avant de signer :
-Il ne faut pas se précipiter. Au moins, on sait dans quelle classe il est. Il faut qu’on soit sûr qu’il n’est pas surveillé avant de faire quoique ce soit.
Ils discutèrent un bon moment, ne parlant que d’Elférad, de l’année à venir, de stratégie de protection dans les Grands Jeux. Ils finirent par s’endormir sur le lit de Vide.
C’est Néant qui les réveilla. Rien ne savait pas exactement comment, mais il réussissait toujours à se réveiller à l’heure, même sans réveil. Lorsque Vide se leva, ils quittèrent la chambre glacée. Chacun alla récupérer son uniforme et une serviette avant de descendre. Les portes n’étaient pas encore ouvertes, ce qui leur permit de regagner la salle de bain commune tranquillement. Rien se glissa sous l’eau bouillante avec un soupir de contentement. Cependant, il ne s’attarda pas, ayant encore l’impression de tricher sur son statut d’esclave. En s’accordant un minimum de confort, l’adolescent avait l’impression de trahir de nouveau son ami. Vide et Néant ne semblaient pas se torturer autant, car ils restaient toujours un bon moment sous la douche. Rien s’habilla et ressortit pour ramener son pyjama dans sa chambre.
L’esclave s’arrêta net, le cœur figé par le choc et la gorge nouée en apercevant la silhouette encapuchonnée qui venait d’atteindre le palier de l’étage. Un espion. Celui-ci s’était arrêté pour fixer Rien. Pendant un moment qui parut interminable, ils s’observèrent sans bouger. L’obscurité était encore trop épaisse pour pouvoir détailler la personne à plusieurs mètres de lui. Au moins, il ne peut pas plus me voir que moi. Sauf que j’ai pas de masque, moi. Rien était calme, maintenant que la surprise était passée. Si l’autre tentait de s’approcher, il se contenterait de retourner dans la salle de bain avec Néant et Vide. Cependant, l’espion se contenta de redescendre tranquillement l’escalier. Ah, il ne veut pas que je sache où il va. Néant et Vide sortirent une seconde plus tard, manquant de lui rentrer dedans.
-Qu’est-ce que tu fais ?
-Rien. Je vous attendais.
Alors qu’ils s’engageaient dans les escaliers pour rejoindre les toits, Rien ne put s’empêcher de jeter un œil par-dessus son épaule. Il crut bien discerner la silhouette de l’espion se détacher contre l’obscurité du mur. Vide le rattrapa alors qu’il trébuchait sur une marche :
-Qu’est-ce que tu fais ? Regarde où tu vas.
Rien se contenta d’un geste de la tête pour le remercier. Ils entendirent les portes s’ouvrir une fois à destination. Rien posa son pyjama et repartit directement pour rejoindre la chambre d’Elférad. Ses deux amis le rejoignirent rapidement.
Les trois esclaves s’agenouillèrent devant la porte, les mains sur les genoux, les yeux au sol. L’héritier d’or qui partageait la chambre avec Elférad fut le premier à sortir. Rien le suivit discrètement du regard. Les premiers jours, ils s’étaient également assignés pour tâche d’en savoir plus sur lui, mais ils n’avaient rien trouvé d’inquiétant. Les esclaves durent attendre encore quelques minutes avant qu’Elférad ne sorte. Il avait toujours été un gros dormeur. Rien déglutit avec difficulté en se rappelant leurs soirées d’enfant.
L’héritier d’or sortit sans leur jeter un regard pour se rendre au réfectoire. Les esclaves mangèrent à l’écart de l’adolescent, le gardant à l’œil. Elférad mangeait seul désormais. Il ne semblait pas vouloir se lier à quiconque et parlait à peu de gens. En classe, les esclaves rejoignirent leurs places, au fond de la salle.
Rien se souvenait que l’année précédente, ils s’étaient demandé pourquoi les esclaves comptaient dans la classe, alors même qu’ils n’étaient pas censés exister. Neghttris avait supposé que c’était pour rappeler aux élèves le sort qui pouvait les attendre si une guerre se déclenchait entre clans. Mais à présent qu’il était du côté de l’esclave, Rien pensait comprendre le but véritable. Il n’avait jamais réalisé à quel point il voulait apprendre jusqu’au moment où on le lui avait interdit. L’esclave devait tenir les heures de cours sans bouger. Il faisait ce qu’il pouvait pour se souvenir de ce qui était dit en classe, mais sans grand succès. Néant, lui, il doit y arriver sans problème. Rien s’angoissait régulièrement en songeant à ses années d’apprentissage perdu pour son futur, avant de se souvenir qu’il n’en avait plus. Un esclave ne retrouvait jamais son statut. Je serais Rien pour le reste de ma vie. En y songeant, il avait envie de pleurer.
Un coup de coude attira son attention. Vide lui passa un bout de papier sur lequel il reconnut l’écriture de Néant.
Elférad, espion, Gzadien
Rien hocha la tête. Néant resterait près de l’héritier d’or, Vide chercherait à savoir s’il y avait des espions autour d’eux qui travaillerait pour les familles rebelles du clan et Rien retournerait chercher Gzadien.
-Vous vous en sortez avec les missions ?
Quelques « oui » se firent entendre. L’enseignante en déduisit qu’il ne valait mieux pas s’attarder sur le sujet et commença son cours. Dès la sonnerie, Rien se glissa hors de la salle sans que cela n’attire l’attention. Il ne savait pas exactement où se trouver la salle de classe de Gzadien, mais cela ne posait pas vraiment problème. L’esclave se rendit devant la porte de la pièce de cette classe et attendit. Comment je communique par contre ? Et pour dire quoi ? Sans avoir le droit de parler ou d’écrire, Rien devait réussir à se faire comprendre. Mais qu’est-ce que je veux lui faire comprendre ? Peut-être qu’il trouvera quoi faire lui. Je vais juste lui montrer que je suis à disposition. Néant n’avait pas précisé ce qu’il devrait faire une fois qu’il l’aurait trouvé, mais Rien avait sa propre idée bien qu’il n’en ait parlé à aucun de ses deux compagnons. Il avait aussi réfléchi durant les congés aux événements de l’année passée. Son plus grand regret était de s’être laissé influencé par Neghttris et Matior. Cette fois, je décide tout seul.
Gzadien ne vint pas. Rien avait hésité à bouger, mais il avait eu peur de le rater. En revanche, là, c’est l’heure de manger. Il est forcément au réfectoire. Rien courut pour arriver avant les premiers élèves. Il arriva alors que le service venait de commencer. Après une vérification des héritiers déjà présents, Rien ressortit et patienta à l’extérieur, assis par terre, face aux portes. Du coin de l’œil, il vérifiait les entrées et sorties.
L’héritier d’argent arriva seul. Sa famille n’avait pas une bonne réputation après avoir été accusé du meurtre de l’héritier de leur chef et après les événements de l’année dernière, sa situation ne s’était sûrement pas amélioré. Rien ignorait si vraiment des rumeurs circulaient sur le clan Juéllit, mais Gzadien devait en vouloir aux anciens héritiers d’argent. A cause d’eux, sa famille n’avait pas pu avoir une forme de réhabilitation en réintégrant son ancien clan. C’est cette pensée qui bloqua Rien sur place alors que l’adolescent entrait dans le réfectoire. Mais il ne peut pas t’en vouloir à toi, tu n’es rien. L’esclave voulait qu’Elférad et lui se retrouvent. Néant dirait sûrement que c’est dangereux. Si cela ce sait à l’extérieur… Rien secoua la tête en repoussant ses dernières pensées. Lorsque Gzadien ressortit, il était de nouveau résolu et se leva pour le suivre.
-C’est quoi ça ?
L’héritier d’argent avait rejoint ses deux compagnons de mission et s’étonna de leur question. Il n’avait pas remarqué la présence de l’esclave derrière lui.
-Je sais pas.
Les trois adolescents se détournèrent pour discuter de qui devrait garder l’objet. Rien fit un pas en arrière pour éviter qu’ils s’imaginent qu’il était là pour espionner. Quand ils se remirent en route, Rien resta près d’eux. Il devinait que Gzadien jetait des regards par-dessus son épaule en se demandant ce qu’il faisait. Rien le suivit pour le restant de la soirée et quand Gzadien rejoignit sa chambre avant la fermeture, l’esclave attendit un instant devant sa porte pour s’assurer qu’il ne glisserait pas un mot sous sa porte. Qu’est-ce que tu espérais exactement ? Il a probablement eut peur que tu essais de le tuer tout ce temps. Rien respira un grand coup. Ne désespérons pas. Si je reste près de lui bien sagement, il se dira probablement que Elférad m’envoie. Il finira bien par essayer de communiquer. Il alla se coucher plus positif qu’il ne l’avait été depuis un moment. Il trouva Vide dans le couloir devant sa chambre :
-Je m’inquiétais. T’étais où ?
-Où est Néant ?
-Il dort. Il t’a laissé à manger dans ta chambre. Il a piqué des trucs au réfectoire. T’étais où ?
Rien raconta sa fin de journée :
-J’ai trouvé Gzadien et je sais où est sa chambre...
Vide l’arrêta :
-T’étais avec Gzadien tout ce temps ? Qu’ets-ce que t’as fait ?
-Je l’ai suivi. Je me suis dit qu’il essairait peut-être de communiquer avec Elférad grâce à moi.
Comme Vide se montrait perplexe, Rien lança un autre sujet :
-Toi, t’as trouvé quelque chose ? Des espions ?
-Rien… je suis resté à observer tous les héritiers qui rôdaient autour d’Elférad. Je me suis fait chier à mourir.
Rien se retint de rire. Tu n’as pas le droit. L’esclave partagea son souci majeur :
-J’ai peur que Gzadien se méfie de moi. Je pensais le suivre pour montrer que je suis là pour aider, mais s’il s’imagine que je vais l’attaquer...
Vide secoua la tête :
-Non, si tu avais dû t’en prendre à lui, pourquoi tu attendrais. Il y a forcément un moment où vous étiez seuls tous les deux, non ?
Rien hocha la tête.
-C’est là qu’il a dû s’inquiéter, mais puisque tu n’as rien fait, il doit se douter que ce n’est pas pour ça que tu es là.
Rien partagea l’autre inquiétude qui le taraudait même s’il n’avait pas voulu le reconnaître :
-Néant sera d’accord ?
-Néant n’est pas le chef.
-C’est vrai.
-Fait ce que tu veux. Avec Gzadien, Elférad sera plus fort.
Rien sourit à son ami avant de se reprendre. Tu n’as pas le droit. Vide accompagna Rien le temps de son repas frugal, puis ils se séparèrent pour se coucher.
Rien s’imaginait qu’il faudrait un moment pour que Gzadien ne se décide à faire confiance à l’esclave, mais c’est dès le lendemain soir qu’il laissa tomber un papier plié près de l’esclave qui s’empressa de le ramasser. Sur le dessus, il put lire le nom de son maître et son coeur bondit de joie. Ne t’emballe pas. Il écrit peut-être pour se plaindre de moi. Peut-être qu’il ne veut plus rien à voir avec lui après ce qu’il s’est passé. Rien osa lever le regard pour voir s’éloigner l’héritier d’argent. Maintenant, il hésitait. Il ne voulait pas apporter à Elférad un mot qui le plongerait encore plus dans le désespoir. Il n’est déjà pas bien. Je vais pas en rajouter… mais c’est peut-être autre chose. Il fixa le papier dans ses mains, se demandant s’il devait le lire avant de le livrer. Non, tu n’as pas le droit. Fait ce que tu dois faire. Résolument, Rien glissa le mot au fond de sa poche.
Lorsqu’il monta, il trouva à nouveau Vide devant sa chambre, mais il n’était pas seul. Néant signa dès qu’il le vit :
-Tu nous angoisses à disparaître tout le temps. Qu’est-ce que tu fabriques ?
Rien et Vide échangèrent un regard. De toute évidence, ce dernier n’avait rien dit de leur discussion de la veille.
-J’ai retrouvé Gzadien. Il m’a donné un mot pour Elférad.
Néant tendit la main.
-Quoi ?
-Donne le moi.
Rien sentit l’angoisse lui nouer la gorge à l’idée de ce qu’il allait faire :
-Non. Je le donnerai à Elférad directement.
Il fut bien heureux de ne pas avoir à parler car la fermeté de sa réponse en aurait sûrement pâti avec une voix tremblante. Néant fut surpris de la réponse et répliqua :
-On doit vérifier ce qu’il a écrit. Imagine qu’il demande à Elférad qu’il le laisse tranquille. Il doit se dire que c’est lui qui t’a envoyé. Elférad n’est pas bien, tu veux vraiment l’enfoncer encore plus.
L’écho que ces paroles faisaient aux pensées qu’il avait eu plus tôt le fit hésiter. Non, tu t’es promis de ne plus te laisser influencer. Tu as déjà pris ta décision, respecte là.
-Je le donnerai à Elférad. C’est à lui de décider.
Vide intervint :
-Si Gzadien veut vraiment ne plus le voir, au moins il pourra passer à autre chose au lieu d’espérer.
Passer à autre chose ? Rien ne pouvait pas imaginer Elférad avec quelqu’un d’autre. Il serra le papier dans sa poche. Gzadien ne le laissera pas. C’est obligé. Elférad ne le ferait pas. Rien sourit, se reprit, puis rentra dans sa chambre laissant ses amis sur place. Il avait hâte d’être au matin à présent.
Lorsqu’ils s’agenouillèrent devant la porte de l’héritier d’or, Rien posa le mot devant lui pour s’assurer qu’Elférad le voit. L’adolescent s’en saisit à peine eut il mit un pied hors de sa chambre. Cependant, contrairement à ce que Rien avait espéré, il se contenta de ranger le mot dans sa poche et partit pour le réfectoire. Il y retrouva les deux héritiers de son équipe. Les esclaves s’installèrent à l’écart et par des regards discrets, Rien observait le trio qui mangeait en silence. Aucun d’eux n’étaient jamais pressé de briser la glace. Au moins, comme ça, il n’y a pas de lutte. Rien n’avait même pas penser à demander aux autres comment avancé la mission. Le groupe avait dû faire une grue en papier et veillé maintenant à ce qu’on ne leur prenne pas. Ils étaient obligés de la porter partout avec eux, en évidence. Est-ce qu’ils ont déjà croisé le groupe qui doit leur prendre ? Sans rien dire, les trois membres du groupe se séparèrent pour rejoindre leur classe.
En entrant dans la salle, Rien croisa le regard de lae Cinquième qui lui sourit discrètement. De tous, iel était lae seul.e qui n’avait pas le réflexe de les ignorer. Rien se souvenait que l’année dernière, ils s’étaient amusés des comportements de Citseko et Hiloy envers Ze. A présent, ces rares contacts accidentels étaient la seule chose qui le faisait se sentir humain. Rien n’y aurait jamais cru avant, mais être ignoré constamment par tout le monde le déshumanisait terriblement. L’esclave avait été, d’abord, en colère, en réalisant que tous se comportaient comme s’il n’était pas là avec aisance. Il ne leur a même pas fallu un instant d’adaptation. Même Qegh avait accepté très vite la situation. Il ne put s’empêcher de jeter un regard vers la jeune fille qui rêvassait à son bureau. Néant lui saisit le bras pour lui rappeler de vite rejoindre sa place. Elférad n’ouvrit pas le papier de la journée, ce qui frustra Rien bien plus qu’il ne s’y attendait. Cependant, il prit le temps de demander à Néant et Vide comment avancée la mission et la réponse fut simplement qu’il n’y avait rien de nouveau.
C’est le lendemain qu’Elférad laissa tomber un mot devant eux en sortant de sa chambre. Ne portant pas de nom dessus, ils déduisirent que la note était pour eux. Néant l’ouvrit, Vide et Rien se penchèrent pour lire avec lui :
Ramenez-moi la carte du roi de cœur.
Rien se leva aussitôt, avant que Néant et Vide ne puissent faire quoi que ce soit. Il courut à la chambre de l’héritier d’argent. Il le croisa avant même d’atteindre l’étage. Rien s’assura que Gzadien le suive et le mena au réfectoire où Elférad mangeait avec son groupe. Gzadien s’arrêta en l’apercevant, hésita puis alla s’asseoir près de lui. Rien rejoignit Vide et Néant, en se retenant de sourire. Elférad continua de manger en demandant :
-Pourquoi tu n’es pas venu plus tôt ?
-Et toi ?
Ils se sourirent et Elférad finit par répondre :
-Je n’étais pas sûr que tu veuilles me voir. Peut-être qu’ils te faisaient espionner ou moi.
-Pareil.
Les deux héritiers de son équipe levèrent les yeux au mot espion. La fille fut la première à réagir :
-Pardon ? Espion ? Si tu vas me foutre dans la merde, je vais demander à changer d’équipe.
Wouah, c’est la première fois qu’elle parle autant. L’autre héritier l’approuva. Elférad ricana :
-Ça n’a rien à voir avec vous.
L’héritière se pencha en avant, déjà en colère et tapotant la table de son doigt pour rythmer ses paroles :
-On est en équipe. Tes problèmes sont nos problèmes pour l’instant.
C’était mieux quand elle fermait sa gueule en fait. Gzadien se montra plus convaincant qu’Elférad en affirmant :
-Vous n’avez rien à craindre, vraiment.
L’héritière les observa avec méfiance encore un temps avant de revenir à son repas. Ils se séparèrent dès la sortie du réfectoire et Rien espéra que personne ne tomberait sur Elférad pour récupérer l’objet. Le couple profita que ce fut un jour de repos pour rattraper le temps perdu. Beaucoup moins détendu, Néant n’arrêta pas de rappeler à Vide et Rien de garder l’œil ouvert pour des espions. Rien ne lui en voulait pas d’être sur ses gardes, lui-même avait un mauvais pressentiment.
Elférad et Gzadien discutaient sur un banc lorsque cinq adolescents arrivèrent. L’un d’eux finit par courir en criant :
-Gzadien ! Bordel on te cherche depuis une heure !
Les trois esclaves qui s’étaient rapprochés du couple, prêts à agir se détendirent un peu quand Gzadien informa Elférad :
-C’est mon groupe. Il est dans ma classe.
Le garçon essoufflé, pointa les quatre adolescents qui approchaient :
-Ils veulent la pierre. Tu l’as sur toi ?
Gzadien fronça les sourcils :
-Quoi, on va juste leur donner ?
-Bah non. On a décidé de faire un duel.
Gzadien se leva, toujours en doute :
-Un duel ? Qui va se battre alors ?
L’héritière d’or qui semblait mener le second groupe intervint :
-Ils disent que c’est toi qui à la pierre, on peut la voir ?
Elférad s’était également levé, mais ne semblait pas prêt à se mêler à la situation. Gzadien mit les mains dans ses poches :
-Oui, je l’ai. Mais je vous la montre si vous gagnez.
Une autre fille du groupe lui expliqua :
-On veut la voir parce que, apparemment, il y a plusieurs groupes qui doivent garder des pierres. Le signe que vous avez dessiné dessus est différent.
La dernière fille intervint avec un rire gêné :
-On s’est planté hier. On a vu un groupe avec une pierre, on leur ait tombé dessus et, au final, c’était pas la bonne pierre.
Le camarade de classe de Gzadien parut amusé :
-Eh bah, ce groupe doit avoir développé une meilleur garde maintenant, je plains ceux qui doivent leur prendre la pierre.
La fille du groupe de Gzadien lui envoya une tape dans le dos avec un regard réprobateur. La situation n’inquiétait pas spécialement Rien. Les deux groupes semblaient tout à fait disposer à discuter de façon raisonnable. Même s’ils font un duel, ce sera dans les règles. Convaincu, Gzadien sortit la pierre de sa poche. L’héritière d’or sourit :
-C’est bien ça. OK, on voulait faire un duel du coup, pour la récupérer. Un seul, direct, propre, dans les règles de l’art.
Gzadien acquiesça :
-D’accord, mais comment on décide qui va se battre ?
La jeune fille se recula en énonçant une évidence :
-Je porte l’or donc, bien sûr…
Elle ouvrit les mains pour inviter les deux héritières d’argent de son équipe à s’avancer. Celles-ci expliquèrent simplement :
-On a fait pierre-feuille-ciseaux pour décider. Vous pouvez faire ça, sauf si l’un de vous se sent plus disposé que les autres.
Gzadien haussa les épaules en regardant ses camarades. Le garçon de sa classe finit par lever la main. Les deux groupes s’éloignèrent pour éviter d’être trop proche des bancs. Elférad resta sur place, observant la scène de loin. Cependant, les esclaves avait repéré un nouveau trio qui approchait. Theaon et Ora en faisaient partit. Celles-ci interpellèrent Elférad dès qu’il fut à porter de voix :
-Elférad, d’après nos recherches, tu as un objet qui nous intéresse.
L’héritier d’or répondit :
-On a une grue en papier.
Ora sauta sur place d’excitation :
-C’est ça. Elle est où ?
Elférad se détourna pour revenir au duel qui se déroulait un peu plus loin :
-Ce n’est pas moi qui l’ai, mais je peux en parler aux autres si vous voulez. J’attends juste qu’ils aient fini.
Ora fit remarquer :
-Comment ça en parler aux autres ?
Elférad pointa les groupes devant eux :
-On pourrait faire un duel. Le gagnant l’emporte.
Ora fit la moue :
-Ou tu nous dis où trouver tes copains et on leur tombe dessus par surprise.
Elférad se tourna de nouveau vers le trio mais fixa son regard sur Theaon :
-Tu ne dis rien ? Tu l’as laisse me parler comme ça ?
Theaon fut surprise de son ton agressif :
-Je ne pensais pas que cela te dérangeait.
-Pourquoi ça ne me dérangerait pas ? Si un héritier d’argent te parlait comme ça, qu’est-ce que tu ferais ?
Ora fit une grimace et s’écarta doucement. Les trois esclaves gardaient obsessivement les yeux au sol. Rien comprenait la surprise de Theaon. L’année dernière, Elférad ne se serait sûrement pas offusqué de la façon de parler d’Ora. Rien déglutit avec difficulté en réalisant à nouveau le contre coup que les événements avaient eu sur la personnalité de leur ancien ami. Theaon bafouilla des excuses et le dernier du groupe finit par s’avancer :
-Si vous voulez un duel, on veut le faire aujourd’hui.
Elférad hocha la tête :
-Je ne crois pas qu’il y aura de problème, j’attends juste… ah.
Gzadien revenait vers eux.
-Alors ?
-On a garder la pierre. Je ne crois pas qu’elles tenteront une approche aussi polie la prochaine fois. Salut ?
Le trio le saluèrent pendant qu’Elférad expliquait :
-C’est notre tour. Faut que je retrouve les autres.
Ce nouveau duel se termina en faveur du groupe d’Elférad. Gzadien et l’héritier d’or ne se quittèrent pas de la journée. La joie de Rien fut terni lorsque Vide lui demanda :
-Tu as une idée de la punition que tu vas recevoir ?
-Une punition ? Pourquoi ?
-Parce que tu as agis sans ordre.
Rien lança un regard désespéré à Néant qui l’ignora. Non, tu ne peux pas attendre qu’il prenne la responsabilité, même si c’est lui qui m’a envoyé chercher Gzadien à la base. Je l’aurais fait de toute façon. Même si cela les a encouragé à entrer en contact… je n’étais pas envoyé rôder autour de Gzadien… mais je vais pas être puni quand même ? Ou un petit truc alors, parce qu’ils sont contents maintenant. Assailli par ses angoisses, Rien ne profita pas vraiment du reste de sa journée. Le couple se sépara après le dîner et Elférad alla se coucher sans que l’esclave ne reçoive de punition. Peut-être qu’il ne va pas m’en donner… ou alors il prend le temps d’y réfléchir….
Sa nuit fut mouvementée et lorsqu’il s’agenouilla devant la porte d’Elférad au matin, il était épuisé. Allez, qu’on en finisse. L’héritier d’or sortit et, pour la première fois depuis qu’ils avaient gravé le E sur leur front, il leur adressa la parole :
-Vous me manquez les gars.
Il s’éloigna aussitôt après, mais il fallut un instant aux trois esclaves pour se ressaisir et le suivre. L’instant avait été fugace et ils savaient que tout était revenu à la situation habituelle. Rien avait surtout réalisé le reproche sous-entendu dans les paroles d’Elférad. S’ils s’étaient contentés d’attendre au clan que l’héritier d’or fasse son année au lieu de s’imposer en esclave, il aurait pu retrouver ses amis à la sortie de l’école. En faisant ce choix, il lui avait pris l’espoir de revoir Neghttris, Lyert et Matior. Ils avaient choisi sans penser à lui. C’était une mauvaise idée… encore. Mais si on avait pas été là, qui l’aurait protégé ? Rien ne réussit pas à se persuader qu’il n’y avait pas eu d’autres moyens. Ils avaient suivi Neghttris sans poser de question… à nouveau. Neghttris n’est pas le chef. Ne fait que ce qu’Elférad voudrait. Réfléchis plus. Rien en vain à douter de ses actes en tant qu’héritier d’argent et esclave. De toute évidence, il n’était doué pour ni l’un ni l’autre. Au final, je me demande...