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Les jours qui s’écoulèrent ensuite furent pris dans une sorte de routine entre la chasse et le ménage. Puis, dès qu’il avait un instant de libre, il se plongeait dans les carnets.
Il pleut, mais ce n’est pas grave, Fabor et Elea sont venus et on a sauté sur le lit pour voir qui saute le plus haut. C’est moi qui est gagnée.
Maman a bien voulu que je sorte dans la cour. Il y avait des gardes tout autour de nous. On a fait des courses et même maman en a fait une. Elle a ri, j’aime bien quand maman rit.
Soliflane en s’endormant le soir, voyait clairement la fillette, décoiffée, les joues rouges d’avoir couru et riant aux éclats.
Un jour qu’il avait terminé de ramener le bois pour le feu, le prince prit un nouveau carnet. Dès le début, il put voir que le ton enjoué des premiers carnets avait disparu.
Comment le monde sera-t-il dans cent ans ? J’ai demandé à père et il a souri tristement sans répondre. J’ai eu douze ans hier et j’ai réalisé qu’il ne me restait que quatre ans. Alors je me demande comment sera le monde dans cent ans. Quelles inventions seront apparues ? Quelles nouvelles peintures, sculptures seront créées ? Quelles guerres seront menées ? Quelles nations perdues ? Quelles nations créées ? Je pose les questions à mes parents et ils sont contents de me voir si enjoué à découvrir le monde qui m’entourera à mon réveil. Je fais bien semblant. La vraie question que je voudrais poser, mais je ne suis pas sûr de vouloir entendre la réponse c’est : Seront-ils tous morts à mon réveil ? Et si je n’aimais pas l’inconnu à mes côtés ? J’ai peur, tellement peur.
Des taches foncées là où l’enfant avait pleuré et le prince sentit son cœur se serrer. Sur les autres pages du carnet, des dessins maladroits, de simples traits, des gribouillis, mais toujours les mots « j’ai peur » écrit en tous sens. Finalement, Soliflane referma le carnet, silencieux et déprimé. Il resta à fixer son reflet dans le miroir un instant avant d’aller s’asseoir sur le bord du lit. Avec douceur, il saisit la main de la princesse pour lui dire :
-Je vous assure que tout le monde dort. Ils se réveilleront avec vous. Vous n’avez pas à avoir peur. Vous savez, ma mère vous adorait. Elle vivait dans le château dans cette direction.
Du bout du doigt, il traça une flèche sur le dos de la main de l’endormie.
-De sa fenêtre, elle voyait votre château, les ronces gigantesques qui le recouvrent et elle pensait à vous.
Son regard arriva au ventre arrondi et il soupira :
-Ce n’est pas d’un prince dont vous avez besoin. Ma mère vous aimait tant, elle vous aurait probablement libérée.
Il fut tenté de déposer un baiser sur son front comme sa mère le faisait quand il était petit, mais il se retint. S’apercevant qu’il lui tenait encore la man, Soliflane la relâcha en marmonnant des excuses. Dehors, la nuit avait commencé à tomber et il fut pris d’un long bâillement :
-Je vais vous laisser, on se revoit demain.
Alors même qu'il allait sortir, le prince revint s'asseoir :
-Vous savez ce qui a changé ? Les vêtements...
Le jeune homme se mit à énumérer tous les changements auxquels ils pouvaient penser jusqu'à tard dans la nuit.
Soliflane dormit peu cette nuit-là. A peine levé, il avait rempli le bain et y avait déposé la princesse avant d’aller chercher du bois. Quand le prince revint, il retrouva la jeune fille propre et coiffée. La fée ne semblait apparaître qu’à cet instant et disparaissait sitôt qu’il mettait un pied dans la pièce. Pourtant, le jeune homme aurait voulu lui parler, lui demander si l’enfant survivrait, si c’était bien ainsi que la malédiction devait se dérouler, est-ce que les cent ans étaient encore loin d’être écoulé ?
En arrivant, comme les autre fois, le jeune homme dût se contenter de vêtir la princesse et de la remettre au lit. Il la recouvrit avec douceur avant de retourner vers les carnets. Il n’ouvrit pas ceux dont le volume était plus important dût à la quantité d’encre trop grande qui avait tordu les pages. Ce devait encore être des pages pleines de terreur et de larmes. Était-ce dans cet état d’esprit qu’elle s’était endormie ? Le prince désespérait de trouver un carnet qui lui prouverait le contraire quand il en découvrit un empli d’une écriture plus sûr et appliquée. Pas de date au haut de la page, seulement son âge. Il s’installa sur la chaise et commença à lire :
15 ans reste 1
Fabor et Elea vont revenir. Mère les avait envoyé auprès de maîtres renommés afin qu’ils apprennent de bon métier. Leur absence durant ces trois années m’a énormément rongé. Cela fait un an que j’ai pu me ressaisir d’une souffrance qui m’assaillait sans répit et que j’ai repris mes carnets.
Demain, ils reviennent, je ne tiens plus en place. Mère me dit qu’ils ont surement beaucoup changé, je le sais bien. Pourtant, je n’arrive pas à les imaginer autrement que tel qu’ils étaient la dernière fois que je les ai vu. A présent qu’ils auront un travail, ils auront surement moins de temps pour venir me voir. J’essaie de ne pas me faire trop d’illusion… peut-être ne viendront-ils plus du tout.
Le prince sourit doucement et un soulagement l’envahit. Il contempla la jeune fille. La princesse n’avait surement pas beaucoup changé depuis ses quinze ans. Il tenta, comme de nombreuses fois auparavant, de l’imaginer assise, en train d’écrire sagement. Soliflane fit la grimace, ayant le sentiment que cela ne collait pas avec son caractère. Il l’imagina plus aisément assise en tailleur sur son lit ou même au sol.
D’un bond, il alla s’asseoir sur le lit :
-J’en ai rencontré des princesses, vous vous en doutez. Mes parents devaient les inviter pour mon anniversaire. Il y en avait des belles, des moins belles, des gentilles, des moins gentilles. Mais elles avaient toutes cette retenues, une barrière qu’on leur avait fabriqué leur interdisant de courir, de faire des grimaces, de s’amuser. Ma mère me disait souvent que j’avais de la chance. Un petit garçon peut bien faire toutes les bêtises qu’il veut, on rit avec indulgence. C’est normal pour un garçon d’être turbulent.
Il fixa le visage endormi, les longs cils, les lèvres fines.
-Quelque part vous avez eu de la chance. Toujours enfermée dans cette chambre, votre mère ne semble pas s’être attardé sur le fait de calmer votre tempérament. Vous étiez plus libre que bien des princesses. Si vous voyez ce que je veux dire ?
Le silence fut sa seule réponse et il s’en contenta. Se retenant, de lire la suite, il s’activa le reste de la journée à remplir les tâches nécessaires. La chasse, le bois et même la lessive. Ce fut une expérience nouvelle et Soliflane faillit abandonner en se disant qu’il y aurait bien assez de linge dans tout le château pour le lit, la princesse et lui. Mais, le jeune homme s’était ressaisi. Au lavoir, des femmes s’étaient endormis sur leur tâche, ce qui lui permit d’observer les outils et la façon de les utiliser. Il s’excusa auprès d’une des femmes en lui prenant des mains ce qui lui semblait nécessaire et s’appliqua, du moins au début, mais ses mains, ses bras et ses épaules finirent par devenir douloureux. A la fin, le prince estima que le strict minimum suffisait amplement. Quand il eut tout terminé, fatigué et endolori, il revint dans la chambre et s’installa au pied du lit, un carnet à la main.
15 ans reste 1
Il y a une plante qui s’étend le long du mur de la tour. J’ignore son nom, mais quand arrive le printemps, ses fleurs apparaissent et leur parfum envahit ma chambre. J’aime cette période de l’année. Ce matin, j’ai vu qu’une des fleurs allait éclore. Petite, je ne pouvais pas, mais maintenant, j’ai bien l’intention d’aller la cueillir. Pour ça, il va falloir que je me perche sur le bord de la fenêtre et que je me penche bien sur la droite.
A cet endroit, l’encre était plus foncée comme si la suite avait été écrite plus tard.
Mère est entrée alors que je me tenais debout, accrochée tant bien que mal au rebord de la fenêtre. J’avais presque attrapé la fleur quand elle m’a tiré en arrière en hurlant. J’ai ri en me laissant tomber sur le sol et je lui ai dit que je voulais juste prendre une fleur. Elle avait l’air furieuse, mais elle s’est contenté de dire « regarde qui est là ». Je me suis levée et j’ai vu Fabor et Elea qui se retenait de rire devant la porte de ma chambre. J’ai retenu un cri de joie car je ne pense pas que ma mère aurait apprécié, après la peur que je venais de lui faire, et puis je n’étais pas sûr de la façon dont ils recevraient cette réaction. Cependant, dès que mère eut fermé la porte en sortant, ils coururent vers moi en me demandant de quelle fleur je parlais. Je leur ai raconté et Fabor, qui est maintenant plus grand que moi, a proposé de l’attraper. On a ri en le tenant par la ceinture alors qu’il passait par la fenêtre. Il a réussi à la cueillir, puis il a distribué les pétales entre nous trois. Avec Elea, on s’est un peu moqué lorsqu’il a dit que l’on devait les garder pour toujours. Je ne me souvenais pas qu’il fut si sentimental.
Soliflane fronça les sourcils et il jeta un regard à la princesse en souriant. Puis, il observa le bureau. Il n’y avait pas grand-chose. Le jeune homme se souvenait que la table de sa mère se perdait sous de multiples boîtes finement décorées. Ici, il n’y avait qu’un encrier, des plumes, des feuilles. Il remarqua un tiroir sur le côté de la table et l’ouvrit. Il n’y avait pas grand-chose dedans, mais dans un mouchoir, il découvrit un large pétale flétri.
-J’en été sûr.
Il remit délicatement le mouchoir dans le tiroir et repris sa lecture.
On a parlé longtemps. Ils avaient tant de chose à raconter. Fabor est fiancé maintenant, avec une des filles de cuisine. Ils vont se marier au printemps. Il voudrait que je demande à mère que le mariage soit célébré dans la cour pour que je puisse le voir de ma fenêtre. Je sais que mère ne me le refusera pas. J’ai hâte de la voir.
Soliflane referma le carnet :
-Sur cette note guillerette, il est temps de manger et de se coucher.
Il avait pris l’habitude de cuisiner dans la chambre même, aimant à penser que la princesse appréciait l’odeur qui se dégageait alors de la cheminée. Ensuite, il s’assit près d’elle et comme il en avait pris l’habitude, le jeune homme parla de lui :
-Je n’avais pas vraiment d’ami quand j’étais petit, enfin pas comme Fabor et Elea. Il y avait mon cousin qui venait, mais je vous en ai déjà parlé. Il faut dire que j’avais beaucoup de leçon de choses qui sont importantes, j’en suis sûr, même si actuellement je ne pourrais pas en citer une.
Soliflane réfléchit sérieusement un instant, avant d’abandonner :
-Non, ça ne me revient pas. Il faut dire que je n’étais pas très attentif.
Il se pencha pour murmurer :
-Le dite pas à mon père, hein, c’est un secret.
Quand il eut fini son assiette, il se leva, sourit à la princesse en lui souhaitant bonne nuit et sortit, laissant son assiette dans un seau.