• Elférad Juéllit

    Rang : Or

    Héritier de la grande famille Juéllit

     

    Elférad écouta avec attention tous les sons qui lui parvenaient. Des pas dans le couloir, une porte qui claque, le vent qui fait bouger le rideau, le tic-tac de la pendule. Il leva les yeux vers elle, mais il la vit floue. Il se concentra alors sur le crissement du crayon sur le papier.

    -C'est une chance que vous vous en soyez rendu compte. C'est tellement rare que l'on ne pense à faire ce genre d'examen qu’en dernier recours.

    La voix du médecin lui semble déformée.

    -Comment avez-vous pensé à ce poison ?

    Elférad réfléchit une seconde avant de répondre :

    -C'est une amie qui m'en a parlé.

    Après ça, il pouvait bien considérer la Cinquième en amie.

    -Eh ben, c'est une chance. Je vais faire passer le mot, au cas où vous ne seriez pas le seul cas. Bien que cela m'étonnerait que nous en trouvions d'autre, c'est extrêmement cher. Je serais vous, je ferais une enquête approfondie sur ceux qui peuvent m'en vouloir.

    Sans rire.

    -Voulez-vous que je fasse transmettre à vos parents ? Que vous puissiez engager un espion pour vous protéger ou enquêter ?

    Elférad secoua la tête ce qui fut suffisant pour réveiller sa migraine. Il retint une grimace pour répondre :

    -Non merci. On n'a pas l'argent de toute façon.

    Le médecin repencha le nez sur sa feuille. L'adolescent savait que ses héritiers d'argent se précipiteraient pour lui prêter l'argent nécessaire, mais il ne tenait pas à dépendre autant d'eux. Par leurs actions récentes, ils avaient donné l'image de posséder leur propre clan. L'héritier d'or n'étant là que pour donner le change. Qu'on apprenne qu'il dépendait financièrement de ses amis et il était foutu.

    -Il faudra du temps pour que le poison s'évacue. Durant cette période, les symptômes risquent de perdurer. Migraine, trouble de la vue, hallucination auditive, perte de l'équilibre, incapacité à fermer les yeux trop longtemps...

    Il leva la tête :

    -Mais je pense que vous savez tout cela mieux que moi.

    Il fait de l'humour, là ? Elférad ne répondit rien, serrant les poings discrètement. La perte de patience faisait également parti des symptômes. Il écrit un roman ou quoi ? Enfin, le médecin referma son dossier, sans doute un rapport à transmettre au principal, puis il prit une nouvelle feuille et recommença à écrire :

    -Je vous fais un mot pour votre enseignant. Je tiens à ce que vous restiez dans votre chambre tant que tout n'est pas revenu à la normale.

    (Je sais qui tu es.) Elférad ne tourna pas la tête vers la voix. Il le faisait au début, par réflexe. Maintenant, il savait reconnaître les hallucinations.

    -Vous êtes allé en cours jusqu'à présent ?

    Hochement de tête.

    -Étonnant. Vous n'avez pas dû suivre grand chose.

    C'est peu dire. Ces cahiers ne ressemblaient plus à rien. Neghttris s'était très vite aperçu de son état et il lui avait demandé de garder le secret. Elférad n'avait aucun doute qu'il l'avait fait. L'héritier d'or avait réussi à s'arranger pour qu'aucun des ses symptômes n'apparaissent en public. S'il commençait à tanguer, Neghttris le retenait discrètement. Il avait appris à ignorer ses hallucinations auditives, à faire sans sa vue. Il avait parfois des pertes de mémoire que Neghttris comblait l'air de rien. La chose la plus visible était son manque de sommeil. Mais si ce n'était que cela, il ne paraissait pas encore complètement faiblard aux yeux des autres. Ce qui l'avait inquiété le plus récemment, c'est que tout cela lui arrivait de plus en plus fréquemment. Il sentait qu'il arrivait au point où il ne pourrait plus cacher son état. En tout cas, maintenant que je sais d'où ça vient. Tout va revenir à la normale. Il faudra que je remercie Hiloy... je l'ai fait ou pas ? Il décida que de toute façon, ce genre d'aide ne se rendait pas avec un simple merci. Le médecin lui tendit le mot :

    -Et voilà, jeune homme. Allez vous coucher maintenant.

    Il glissa le mot dans sa poche, salua et sortit. Dans le couloir, Neghttris, Matior et Lyert se levèrent de leurs chaises d'un bond en le voyant sortir :

    -Alors ?

    Elférad répliqua :

    -Alors, qu'est-ce que vous faites là ?

    Matior répondit sans-gêne :

    -Neghttris t'a vu t'éclipser ce matin, on t'a suivi.

    Et j'ai rien vu venir ? Faut vraiment que je dorme. Il entendit un enfant rire et l'ignora. Ses hallucinations ne venaient pas de nulle part. Il avait mis le temps, mais Elférad avait fini par reconnaître les voix. C'était des bribes de passé. Parfois c'était ses amis, parfois Gzadien. Son cœur se gonfla en pensant à lui et il se secoua. Tu vas pas encore te mettre à chialer, c'est pas vrai à la fin. Cela aussi était pénible. La fatigue lui donnait des envies de pleurer pour tout et n'importe quoi. Heureusement, il arrivait la plupart du temps à se contrôler. Sauf devant Hiloy... la honte. Neghttris lui toucha doucement le bras, Elférad se rendit alors compte qu'il était resté immobile pendant un moment.

    -Alors ? Il t'a donné quelque chose ?

    -Non, c'est autre chose.

    Matior et Lyert s'approchèrent à leur tour, l'air soucieux :

    -Comment autre chose ?

    Il leur fit signe de le suivre :

    -Vaut mieux en parler ailleurs.

    (Et si je compte jusqu'à trois ?) Il essayait parfois de resituer ses phrases dans le temps, mais il y arrivait rarement. Il eut un vertige en arrivant aux escaliers. Aussitôt, Neghttris glissa son bras sous le sien :

    -ça va ?

    Elférad attendit que tout redevienne net et stable avant de répondre :

    -C'est bon.

    Ils regagnèrent leurs chambres. A peine entré, l'héritier d'or se laissa tomber sur son lit et tenta de fermer les yeux. Le grattement sous ses paupières s'accentua jusqu'à la brûlure, le forçant à les rouvrir. Assis sur son lit, tourné vers lui, l'entourant, ses trois amis le dévisageaient, attendant patiemment qu'il leur donne des explications. Elférad raconta tout ce que Hiloy lui avait appris, ce que le médecin lui avait dit et qu'il pensait que le poison était sur les notes que Gzadien et lui avait reçu. Neghttris fut celui qui mit en parole la pensée de tous :

    -Donc, les notes n'ont pas à avoir de sens. C'était juste pour vous empoisonner.

    Lyert avait pâli en entendant toute l'histoire :

    -Mais, il y a juste à attendre ? Il t'a pas donné d'antidote ?

    Elférad secoua négativement la tête et le plafond sembla prit de tremblements. Il s'immobilisa :

    -Non. C'est comme Hiloy a dit. Attendre.

    Matior soupira :

    -C'est une chance qu'elle ait remarqué.

    -Je te le fais pas dire.

    (T'es un menteur.... mais c'est pas grave). La migraine revint à la charge. Il se massa les tempes en grimaçant.

    -ça va ?

    -Mal de crâne.

    Lyert en profita pour demander :

    -Il t'arrive quoi exactement ? Comme symptômes ?

    Il leur fit une liste non exhaustive.

    -T'entends des trucs ? Comme quoi ?

    -C’est comme des souvenirs, mais juste l'audio.

    Matior ouvrit de grands yeux :

    -Tu voyages dans le temps dans ta tête.

    Neghttris lui décocha :

    -T'es con.

    Elférad se redressa au prix d'un grand effort. Il attendit que les veines cessent de tambouriner à ses tempes, puis sortit le mot de sa poche :

    -Vous pourrez donner ça au prof ? Je dois rester ici.

    Neghttris s'en empara :

    -Bien sûr.

    L'héritier d'or les dévisagea un instant :

    -Demain, Indilk et Qegh reviennent...

    Neghttris le coupa :

    -On se tiendra, parole.

    Les deux autres répétèrent en choeur :

    -Parole.

    L'héritier d'or dû se concentrer un instant pour ne pas pleurer :

    -Je sais qu'on est tous à cran avec toutes ces histoires, mais on va s'en dépêtrer d'une manière ou d'une autre.

    Lyert acquiesça :

    -Je vais parler à Qegh. Seul à seul, elle acceptera peut-être de m'écouter.

    Elférad approuva :

    -Si tu as besoin que j'aille parler à l'héritier d'or...

    Il secoua la tête :

    -Non, non. Je crois que je réussirais à lui parler.

    Neghttris posa une main réconfortante sur le bras de son ami :

    -Ne t'inquiètes pas. On sait qu'on a déconné. On ne recommencera pas. Tu peux dormir tranquille.

    Si seulement.

    -Combien de temps ça prendra ? Tu le sais ?

    Il haussa les épaules pour répondre aux questions de Matior. Celui-ci insista :

    -Même pas une petite idée.

    Elférad soupira. Il était fatigué et rêvait de silence :

    -Ils disent que cela mettra du temps.

    Lyert allait reprendre la parole, Neghttris l'arrêta :

    -On va te laisser te reposer. Tu voudras qu'on t'amène à manger ?

    L'héritier d'or fut incapable de réfléchir aussi loin :

    -Je ne sais pas. J'ai pas faim.

    -OK, OK. On te laisse.

    Ils étaient en train de sortir quand Elférad lança :

    -Vous faites pas les cons, hein ?

    Matior se pencha dans la pièce pour répondre :

    -Tu vas être fier de nous.

    Son ami rit, puis il entendit la porte claquer. L'adolescent se glissa sous les draps sans prendre la peine de se déshabiller. A défaut de pouvoir dormir, il rêvait les yeux ouverts. (Il est nouveau). Elférad sourit en entendant la voix. Je sais où la situer celle-là.

    Il devait avoir huit ans. Il se souvenait du ciel et du soleil. Neghttris avait dit une chose du genre :

    -Ce sont des rossignols ?

    Elférad avait écouté. Aujourd'hui encore, il se souvenait des oiseaux. Ce n'était pas des rossignols, cependant. Quand la maîtresse avait fait entrer un nouvel élève :

    -Voici Gzadien Thoum. Il est nouveau.

    Elférad ne se souvenait pas de ce qu'elle avait dit après cela car sa capacité de réflexion s'était glacée en entendant le nom du garçon. Il avait entendu parler de la monstrueuse famille qui avait tué son frère. Il n'avait pas vraiment de souvenir de celui-ci, mais ses parents ne cessaient de lui en parler. Pendant que les autres lui racontaient comment il était mort, son père et sa mère avaient veillé à lui rappeler sa vie. Cela n'avait pas empêché Elférad de faire des cauchemars dans lesquels des monstres venaient le tuer. Et voilà que l'un d'eux était là. Il avait caché son blason aussitôt, avant de tenter un regard vers la créature. Gzadien avait les yeux fixés sur le bout de ses chaussures, se triturant les mains. Elférad avait été surpris. Ce n'était pas vraiment comme cela qu'il s'était imaginé l'enfant de la famille de monstres qui avait tué son frère. Neghttris lui avait glissé :

    -Il va falloir le dire aux parents. Il vient peut-être te tuer.

    Elférad avait dévisagé le garçon aux cheveux orange sans rien lui trouver d'inquiétant.

    -C'est peut-être juste un enfant.

    Matior avait secoué la tête :

    -C'est un piège. C'est sûr.

    Elférad s'était ressaisi. Après tout, ils avaient sans doute raison. Lyert s'était angoissé :

    -On fait quoi ? Il ne peut pas rester là.

    Pendant leur messe basse, la maîtresse avait demandé à Gzadien d'aller s'asseoir et le garçon avait longé les tables à la recherche d'une place vide. Les quatre garçons ne l'avaient pas quitté des yeux, puis Neghttris avait murmuré :

    -Il faut lui dire, que tu lui montres que tu n'as pas peur. On va le voir et tu vas lui dire qu'il doit partir.

    Elférad avait hoché la tête. Lors de la récréation, ils avaient trouvé Gzadien debout dans un coin. Ils l'avaient entouré. Elférad avait préparé son discours, mais cela ne l'empêcha pas de trembler en disant :

    -Je suis l'héritier du clan Juéllit et je pense qu'il serait mieux que tu ne restes pas dans cette école.

    Il avait jeté un œil vers ses amis pour savoir s'il avait dit ce qu'il fallait. Gzadien n'avait rien dit, si bien que Neghttris avait fini par dire :

    -Tu sais qui est le clan Juéllit, non ?

    Les yeux argentés de Gzadien étaient restés sur Elférad et il avait fait une chose à laquelle aucun des quatre garçons ne s'étaient attendu. Il avait fondu en larme :

    -Mais... je veux pas... encore... changer... d'école...

    Ses sanglots avaient rempli l'air, si bien que Lyert s'était inquiété de ce que la maîtresse pouvait entendre. Elférad avait alors ordonné :

    -On ne dit rien, mais tu restes dans le coin. Là.

    Il avait pointé le coin de mur derrière Gzadien et celui-ci l'avait pointé à son tour :

    -Juste là ?

    -Oui. Tu ne bouges pas. Tu vas toujours ici.

    Le garçon s'était sagement mit au coin, reniflant tant qu'il pouvait. Neghttris avait alors dit :

    -Je ne crois pas qu'il soit une menace en fait. Elférad avait été d'accord.


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